Gare aux papillomavirus !

eLPapillomavirus : portrait d’un ennemi invisible

Les recherches effectuées ces dernières années ont permis de découvrir le lien entre le cancer du col de l’utérus et les papillomavirus humains, un virus sexuellement transmissible. Aujourd’hui, on estime que la quasi-totalité des cancers de ce type sont liés à ces virus. Zoom sur ce minuscule ennemi avec le docteur Françoise Thierry de l’Institut Pasteur.

Le cancer du col de l’utérus se développe à partir de lésions dites précancéreuses induites par différents types de virus de la famille des papillomavirus humains (PVH ou HPV pour Human Papillomavirus). Chercheuse dans l’unité expression génétique et maladies de l’Institut Pasteur, Françoise Thierry nous en dit plus sur ces virus.

Portrait d’une famille de virus

Papillomavirus cancer uterus Le Dr Thierry nous précise que : « Globalement, ces virus se divisent en deux grandes familles. Les uns affectent la peau et les seconds les muqueuses. Certaines de ces infections sont bénignes (verrues de la main et de la voûte plantaire), tandis que d’autres peuvent évoluer vers le développement de cancer ». Comme c’est parfois le cas pour le col de l’utérus.

Si ces infections sexuellement transmissibles restent le plus souvent bénignes, elles évoluent dans certains cas en lésions précancéreuses (dysplasies) qui elles même peuvent évoluer en cancer du col de l’utérus si elles ne sont pas traitées. On dénombre ainsi chaque année 258 000 décès dans le monde, dont 1 000 en France. Les papillomavirus sont présents dans 80 à 100 % des cancers du col de l’utérus. A contrario, le risque de cancer chez les femmes non infectées est quasi-nul.

Parmi les différents types de virus (on compte près de 120 génotypes), tous n’ont pas le même pouvoir cancérigène. En Europe, le plus nocif est sans conteste celui de type 16, impliqué dans plus d’un cancer du col sur deux 1. Les autres types de ce virus oncogène sont HPV18 (20 % des cas) et moins souvent HPV31, HPV33 et HPV35. « On ne peut pas pour autant dire qu’ils sont moins dangereux, ils sont surtout moins présents dans notre environnement européen. En Colombie, le papillomavirus retrouvé dans plus de la moitié des lésions cancéreuses du col de l’utérus est le HPV45. Il existe ainsi de grandes variabilités géographiques » commente le Dr Thierry.

Enfin, il existe des variants asiatiques ou africains des papillomavirus rencontrés en Europe. Certaines études suggèrent qu’ils seraient plus persistants et donc moins facilement éliminés par l’organisme. Mais ce point reste controversé. Néanmoins, toutes les infections HPV n’évoluent pas vers un cancer, fort heureusement !

Toutes les infections n’évoluent pas vers un cancer

Les infections à papillomavirus sont très fréquentes chez la femme jeune et régressent le plus souvent spontanément. Ainsi, au moins une femme sexuellement active sur deux a été exposée à ces virus au cours de sa vie. Le virus est détecté chez 30 % des femmes de moins 30 ans et chez 10 % des femmes au-delà de cet âge. Le risque d’être infectée augmente pour atteindre 60 %, 5 ans après le début des relations sexuelles ; il diminue ensuite et tombe à 5-10 % après 40-45 ans 2.

Les infections HPV même par un virus de type oncogène sont le plus souvent banales car l’organisme l’élimine dans les 6 à 13 mois suivant la contamination. « On ne connaît pas bien les facteurs qui font que l’infection va disparaître spontanément ou induire un cancer. On estime aujourd’hui que c’est l’ancienneté de cette infection qui va lancer le processus cancéreux » déclare le Dr Thierry. C’est bien la persistance de l’infection par ce virus oncogène, qui entraîne des anomalies cellulaires – marqueur le plus important de tumeur.

Des liaisons dangereuses avec la cellule hôte

Les papillomavirus oncogènes se distinguent des autres par la possibilité d’intervenir sur le génome et la physiologie de la cellule de l’hôte, allant jusqu’à la modifier. Les chercheurs de l’Institut Pasteur ont ainsi noté que les protéines E6 et E7 modifiaient la physiologie des cellules hôtes induisant un processus cancérigène, alors que E2 avait l’effet inverse (protéine anti-oncogène régulant l’expression de E6 et E7 notamment).

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Alors que les protéines E6 et E7 des virus à haut risque accélèrent la multiplication cellulaire et empêchent leur différenciation épithéliale, la protéine E2 des virus à haut risque empêche la multiplication et provoque la mort des cellules.

Selon le Dr Françoise Thierry, ce sont les perturbations de la balance entre les effets contraires des deux types de protéines virales sur la biologie cellulaire qui serait un des facteurs déclenchant du cancer.

D’autres travaux suggèrent actuellement que les papillomavirus seraient impliqués dans d’autres cancers, parmi lesquels celui de la prostate, de l’estomac, du larynx, de l’oesophage ou de la peau… « Différentes études rapportent une concentration importante d’HPV sur des cancers de la peau induits principalement par le soleil. Bien que cette association n’ait pas pu pour le moment être expliquée, une responsabilité du virus est soupçonnée » conclut le Dr Thierry. Mais là encore, le rôle exact du papillomavirus reste à identifier…

Les risques augmentent avec les partenaires

Le risque d’infection par le papillomavirus (human papillomavirus – HPV) augmente lors de chaque rapport. Les scientifiques de l’Université d Californie ont suivi plus de 600 femmes de 13 à 21 ans, qui se sont présentées à des centres de planning familiaux. Les études suggèrent que plus de la moitié des femmes sexuellement actives seront infectées par HPV sur une période de trois ans. Chaque rapport multiplierait par dix le risque de contamination.

L’enquête révèle d’autres facteurs de risques infectieux : outre le comportement sexuel, les antécédents d’herpès et de condylomes augmenteraient ce risque alors que la prise de contraceptifs oraux le réduirait de moitié. Mais plus significativement, cette étude réévalue le lien entre cette infection et le développement de cancer du col de l’utérus.

On pensait que cette infection conduisait au développement de changements des cellules du col, appelés (Low-grade squamous intraepithelial lesions – LSIL), qui bien que la plupart du temps bénins, peuvent être la première étape de développements cancéreux.

Mais l’étude américaine suggère des risques distincts de HPV et de lésions cellulaires du col. Le risque de LSIL varie en fonction de la date d’infection par HPV. Il est le plus significatif après un an. Le tabagisme apparaît également comme facteur de risque non négligeable. En conclusion, les infections par papillomavirus sont nécessaires mais non suffisantes au développement de lésions qui peuvent entraîner des cancers du col de l’utérus. La prochaine étape réside donc dans la découverte de ces autres facteurs de risque, qui en cas d’infection par HPV peuvent entraîner à terme ces changements cellulaires.

Sources :

JAMA 2001 ;285 :2995-3002

Gardasil, Cervarix

Papillomavirus : cinq pays vaccinent déjà les hommes

La France propose le vaccin contre les papillomavirus aux hommes qui ont des rapports sexuels avec des hommes. Cinq pays spot allés plus loin.

Papillomavirus : cinq pays vaccinent déjà les hommes AndreyPopov/epictura

La prévention des papillomavirus humains s’étend aux hommes. En France, le vaccin anti-HPV est recommandé à ceux qui ont des rapports sexuels avec d’autres hommes (HSH). Cette ouverture est actée dans le calendrier vaccinal 2017, paru le 25 avril. Jusqu’à l’âge de 26 ans, ils pourront bénéficier du Gardasil, l’un des deux vaccins indiqués contre certains papillomavirus.

Plus de risques

Avec cette recommandation, les autorités françaises actent les risques accrus auxquels est exposée la population HSH. Par rapport aux hétérosexuels, la probabilité de développer un cancer anal est vingt fois plus élevée. Or, nombre de cas sont associés aux souches oncogènes du papillomavirus.
Les HSH sont aussi plus touchés par les verrues génitales, les cancers ORL et du pénis. Etendre la vaccination à cette population, à haut risque, relevait donc du bon sens.

Mais en choisissant de rembourser le Gardasil chez les HSH, la France fait un choix partiel. Le Royaume-Uni a également tranché en ce sens. Ailleurs dans le monde, 5 pays ont recommandé la vaccination de l’ensemble de la population masculine. C’est le cas de l’Autriche et de la Suisse, sur le continent européen.

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Une efficacité réelle

Outre-Atlantique, les jeunes Américains peuvent se faire vacciner entre 11 et 12 ans, et les homosexuels jusqu’à 26 ans. Mais pour l’heure un garçon sur dix est vacciné. Au Canada, la vaccination proposée de 9 à 26 ans semble avoir plus de succès. La province Prince Edouard signale une couverture vaccinale de 79 % chez les garçons et de 85 % chez les filles. Le Québec l’a rejoint en 2016, avec un vaccin gratuit.
En Australie, la vaccination des garçons de 12-13 ans a démarré en 2013 dans les écoles du pays. Une campagne nationale qui a permis d’immuniser 6 Australiens sur 10.

Malgré les polémiques survenues en France, la vaccination anti-HPV a fait ses preuves. En Australie, les verrues génitales ont été divisées par deux en l’espace de deux ans. Chez les hommes, le vaccin a une efficacité de 90 % contre ces condylomes.

Du côté du Danemark, où l’immense majorité des jeunes femmes sont vaccinées, les lésions précancéreuses du col de l’utérus ont reculé de 73 % depuis 2006 – date du début de la vaccination. Le Québec, lui, signale que 79 % des lésions précancéreuses ou cancéreuses des organes génitaux, de l’anus, de la bouche ou de la gorge, sont prévenues par le vaccin.

Et si on faisait vacciner les garçons contre le papillomavirus ?

Esther |

Le vaccin contre le papillomavirus vous connaissez ? Il est efficace sur les hommes. Et pourtant, le Haut Conseil de la Santé Publique ne leur recommande pas la vaccination. Pourquoi ? Voici quelques explications.

Et si on faisait vacciner les garçons contre le papillomavirus ?

Le papillomavirus, ou HPV, est un virus sexuellement transmissible, qui peut être responsable du cancer de l’utérus, lorsque la maladie n’est pas suivie et traitée. C’est une MST très répandue, on en a déjà parlé à plusieurs reprises sur madmoiZelle, notamment par un témoignage dédramatisant cette (désagréable) expérience.

Il existe un vaccin HPV, recommandé aux jeunes filles avant le début de leur vie sexuelle, qui permet de pour se prémunir contre le cancer du col de l’utérus.

Il protège donc contre les HPV, c’est-à-dire les Human PapillomaVirus, ou plus simplement en français, le papillomavirus.

Un intriguant avis du Haut Conseil de la Santé Publique

Deux méthodes de prévention : le frottis et la vaccination.

Il existe deux méthodes de prévention : les frottis et la vaccination. À propos de cette dernière, nous avions vu passer il y a plusieurs mois un avis du Haut Conseil de la Santé Publique (HCSP) qui a retenu notre attention.

Il y est recommandé de « faire vacciner les hommes qui ont des relations sexuelles avec des hommes (HSH) » contre le papillomavirus, pour prévenir les cancers de l’anus.

Le cancer du col de l’utérus, qu’est-ce que c’est ?

Franck Chauvin, professeur et vice-président du Haut Conseil de la Santé Publique (HCSP), nous a expliqué les modalités de développement du cancer du col de l’utérus :

« On sait depuis maintenant près d’une vingtaine d’années que le cancer du col de l’utérus est dû à un virus, le papillomavirus.

Cette découverte a valu à un Allemand [ndlr : Harald zur Hausen] un prix Nobel de médecine puisque c’est la première fois qu’on faisait la preuve d’une relation directe entre un cancer et un virus.

Il donne d’abord des papillomes, c’est-à-dire des tumeurs bénignes, qui dégénèrent ensuite en cancer.

La contamination par le virus HPV est une contamination sexuelle. Les hommes contaminent les femmes lors de relations sexuelles. »

On ne peut pas se protéger du papillomavirus grâce au préservatif, pour des raisons que l’on ne connaît pas encore très bien en réalité.

Mais selon Franck Chauvin ce serait probablement lié à sa taille, et au fait qu’il existe une contamination par les muqueuses même sans pénétration.

Cela conduit à une situation d’épidémie : il explique que 90% des femmes contracteront au cours de leur vie sexuelle le papillomavirus humain.

En France, l’évolution des papillomes donne lieu à 3 000 nouveaux cas de cancer par an, et 1 000 décès.

Un cancer très lent

Cependant, ces informations qui peuvent sembler alarmistes sont à prendre avec du recul, sans paniquer, comme l’explique Caroline Reiniche, sage-femme :

« C’est un cancer qui se développe lentement : entre la contamination par le virus et les premières lésions pré-cancéreuses il se passe 7 à 8 ans en général.

Entre une lésion pré-cancereuse et un cancer évolué c’est à nouveau plusieurs années. »

D’autant plus que Franck Chauvin confirme qu’ils sont très bien prévenus en faisant des frottis régulièrement :

« Le frottis protège très bien à condition qu’il soit bien fait, régulièrement, par des anatomopathologistes (ndlr : les spécialistes de l’analyse des tissus humains).

Quand on traite ces cellules pré-cancereuses (ndlr : qui ne sont donc pas encore des cancers), le taux de guérison est de 100% : le dépistage marche remarquablement bien. »

Le papillomavirus, responsable d’autres types de cancers

Pour en savoir plus, nous avons décidé de rencontrer Caroline Reiniche, sage-femme à l’hôpital Bichat – Claude Bernard APHP.

Lors de notre rencontre, Caroline nous a confirmé que le papillomavirus pouvait aussi être responsable d’autres types de cancers :

« Ça donne aussi des cancers de la marge anale et des cancers de la gorge. C’est encore relativement émergent mais ça a l’air de s’empirer.

Et sur ces cancers-là, hommes et femmes sont concerné•es de la même façon, en fonction de leurs pratiques sexuelles.

Concernant les pratiques anales, il n’y a pas besoin d’être un homme qui n’a des rapports qu’avec des hommes pour en avoir, ça concerne évidemment les femmes aussi.

Sur les cancers de la gorge, les rapports oraux-génitaux sont assez répandus chez les hommes comme chez les femmes.

Donc ces cancers-là vont concerner tout le monde quel que soit le type de sexualité. »

Le papillomavirus est responsable de cancers de l’anus et de la gorge, par lesquels tout le monde peut être touché.

Le vaccin permettrait donc de protéger de ces cancers-là également. Mais pourtant, jusqu’ici, seules les femmes sont vaccinées. On commence juste à recommander aux « HSH », c’est-à-dire aux hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes, de se faire vacciner également.

Quant aux hommes hétérosexuels, l’avis du Haut Conseil de la Santé Publique ne leur recommande pas la vaccination. Nous nous sommes donc demandé pourquoi, alors même que :

  • d’une part, les hommes y compris hétérosexuels ne sont pas à l’abri des cancers de l’anus et de la gorge
  • d’autre part, ils sont vecteurs de transmission de ce virus aux femmes, pouvant par la suite provoquer un cancer du col de l’utérus.

Alors pourquoi le HCSP n’inclut pas les hommes hétéros dans sa recommandation ? Le Conseil l’explique par la combinaison des facteurs suivants :

« L’efficacité et la tolérance des vaccins HPV, les aspects médico-économiques, l’absence de protection indirecte des HSH par la vaccination des femmes et l’acceptabilité de la vaccination chez les hommes. »

Soit pas exactement l’explication la plus limpide ! C’est justement ces éléments de réponse que nous avons essayé de comprendre.

Pourquoi le vaccin est-il réservé aux femmes et aux HSH (Hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes) ?

Ces explications nous ont, de prime abord, laissées relativement sceptiques. Quels sont ces « aspects médico-économiques », et qu’est-ce que « l’acceptabilité de la vaccination » ?

Caroline Reiniche nous a éclairées sur ces points, entre le coût du vaccin et de la campagne de communication nécessaire pour faire passer un message complexe, un sexisme et une homophobie latente, et des incertitudes sur l’efficacité au long terme dudit vaccin :

« Ce qui est très compliqué c’est que c’est un virus. À l’heure actuelle […] on a choisi de vacciner contre les souches oncogènes, celles qui sont responsables du cancer [ndlr : il en existe d’autres non responsables de cancers].

Mais il y a toujours la possibilité qu’il existe d’autres souches oncogènes, qui pourraient profiter de l’espace laissé par celles contre lesquelles le vaccin protège.

Peut-être qu’il n’y en a pas, auquel cas c’est génial, mais peut-être aussi qu’il y aura d’autres souches et que le taux de cancer ne diminuera pas.

On ne peut pas le savoir à l’avance, c’est ça qui est compliqué. Surtout que comme c’est un cancer qui se développe très lentement, on ne saura cela que dans 60 à 70 ans.

Mais le bon sens dit que c’est un vaccin qui semble efficace bien qu’on ne sache pas combien de temps (15, 20, 25 ans…). […]

Par contre, ce qu’on sait, c’est qu’il n’est pas dangereux, pas plus qu’un autre médicament : tout médicament efficace a des effets secondaires.

Il reste dans une limite rare et acceptable en termes de bénéfices potentiels à la population générale. »

Si on ne vaccine pas les hommes, c’est une question de budget ?

Nous avons contacté directement le Ministère des Affaires sociales et de la Santé, qui oriente les politiques publiques en matière de santé.

Le vaccin n’est pas dangereux, mais on ne sait pas combien de temps il est efficace et s’il protège bien contre toutes les souches possibles.

Le service de presse du ministère nous a renvoyées vers « le service de presse de l’Inca [ndlr : Institut national du cancer] qui sera le plus à même de pouvoir répondre à vos questions ».

C’est donc vers eux que nous nous sommes tournées, sans obtenir beaucoup de résultats :

« [Le vaccin] pourrait être recommandé aux hommes. Pour l’instant il ne l’est pas. On y travaille pour voir si c’est faisable à l’avenir. C’est en cours d’évaluation. »

Le but principal de ce vaccin : viser le cancer du col de l’utérus

Pour parvenir à comprendre la politique de santé appliquée, nous nous sommes donc retournées vers les émetteurs de l’avis qui l’a visiblement guidée, le Haut Conseil à la Santé Publique.

J’ai pu interviewer à ce sujet là Franck Chauvin, son vice-président déjà cité plus haut, qui m’a apporté leur éclairage :

« La question de s’attaquer au vecteur, au réservoir, se pose. Mais pour le moment il a paru plus intéressant de faire vacciner les femmes […] parce que les cancers dus aux HPV qui sont les plus graves apparaissent chez les femmes. »

En effet, la prévalence des cancers dus aux HPV est supérieure chez les femmes par rapport aux hommes, selon le rapport du HCSP à ce sujet-là :

« On estime qu’en Europe la proportion de cancers attribuables aux HPV s’élève à 0,7% chez les hommes (versus 4,5% chez les femmes).

Globalement, les données rapportent une prévalence des HPV plus faible chez les hommes que chez les femmes. »

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Des facteurs « médico-économiques » et « pragmatiques »

Un critère important pour les politiques publiques : que cela ait un effet positif sur la santé, tout en étant rentable.

Une autre des raisons invoquées est l’aspect médico-économique : c’est-à-dire le coût de cette vaccination généralisée comparé au bénéfice qu’elle pourrait apporter.

Le rapport mentionne cet aspect en concluant ceci :

« Dans un contexte de couverture vaccinale basse chez les filles, la vaccination des garçons apparaît coût-efficace [ndlr : c’est-à-dire rentable] sous réserve d’une couverture vaccinale élevée.

[Mais] améliorer la couverture vaccinale chez les filles reste davantage coût-efficace. »

C’est aussi ce que nous avait expliqué Caroline Reiniche lors de notre rencontre :

« En termes d’économie de santé on met toujours ça en balance avec le bénéfice attendu de la diminution des coûts de soin du fait qu’il y a moins de cancers du col et peut-être de la marge anale et de la gorge.

C’est comme ça que fonctionne le monde de la santé en général à l’heure actuelle : il faut qu’il y ait un bénéfice de santé et un bénéfice économique d’investir autant d’argent, parce qu’il coûte cher, ce vaccin. »

Mais selon Franck Chauvin, qui insiste sur l’aspect « pragmatique » de la mesure, le fait le plus important est le suivant :

« C’est de l’épidémiologie, des avis très techniques, on sait que pour protéger une population d’une épidémie ce n’est pas nécessaire de faire vacciner tout le monde.

Pour faire simple, vacciner un tiers de la population est suffisant. Si on protège les femmes, on ne pourra plus les contaminer. […]

C’est une approche pragmatique, on vise la disparition du cancer du col, donc on met tous nos moyens dans les efforts pour généraliser le vaccin chez les filles. »

Pas de vaccin pour les hommes hétéros… et pas de dépistage non plus ?

Malgré des réponses acceptables, un certain nombre de questions restent en suspens.

Tous les arguments avancés par les différentes parties sont légitimes. Cependant, cette décision pose question.

Selon le même rapport du HCSP évoqué plus haut, d’autres pays ont par exemple généralisé le vaccin aux garçons, tels que les États-Unis, l’Australie, ou encore l’Autriche, alors pourquoi pas la France ?

Si l’objectif « pragmatique » est vraiment d’éliminer le cancer du col, pourquoi ne pas en supprimer aussi les vecteurs que sont les hommes, en les vaccinant ?

D’autre part, pourquoi ne pas apporter de solutions à ceux qui pourraient être protégés des cancers de la gorge ou de l’anus ?

Ils revêtent pourtant également des enjeux sanitaires. Par exemple, la Revue Médicale Suisse explique à propos des cancers ORL (oto-rhino-laryngologie) la chose suivante :

« L’incidence du cancer de l’oropharynx est actuellement à la hausse et le risque augmente avec certaines habitudes sexuelles. […]

Une majorité des cancers de l’amygdale et de la base de la langue est liée à l’infection à papillomavirus humain (HPV). »

Caroline Reiniche estimait également qu’il serait tout de même intéressant de se poser la question.

En effet, si une stratégie de dépistage existe bien pour le cancer du col de l’utérus, ce n’est pas vraiment le cas pour les autres cancers liés au HPV :

« Pour les cancers de la marge anale et de la gorge qui peuvent toucher tout le monde, on n’a pas de stratégie de dépistage efficace.

Donc on les découvre à un stade avancé, beaucoup plus difficiles à prendre en charge et beaucoup plus souvent conduisant à une mortalité. »

« La santé au sein du couple repose toujours sur les épaules des femmes »

En réalité, selon Caroline Reiniche, l’absence de vaccination des garçons relève aussi d’un « double combo sexiste et homophobe » :

« Si ce qui est mis en avant dans cet avis c’est la protection des HSH, ça veut dire que si on vaccine tous les garçons, on accepte que tous les garçons de 14 ans auront peut-être un jour des relations sexuelles avec des hommes.

Et ça, on n’y est pas prêt. Il n’y a pas grand monde dans la population qui est prêt. La Manif pour Tous va nous tomber dessus. »

Et cela se combine avec un second biais, qui se présente notamment sous l’argument de « l’acceptabilité de la vaccination chez les hommes » qui est donné dans l’avis du HCSP :

« Ce vaccin a été créé pour la prévention du cancer du col […], après, se pose la question de savoir si les hommes seraient d’accord de se faire vacciner pour protéger les femmes.

C’est la même chose qu’avec l’acceptabilité de la contraception masculine : ses effets secondaires sont toujours mis en avant alors qu’on ne se pose pas la question de ce que les femmes sont obligées d’accepter, parce que les conséquences sont pour elles.

Un coup c’est pour être enceinte et c’est sur elles que ça retombe, et un coup c’est un cancer du col qui a été transmis par un conjoint masculin : c’est quand même elles qui vont avoir le cancer. »

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Finalement, peut-être que le facteur décisif, combiné à tous ceux qui sont cités, c’est le fait que « la santé dans le couple repose beaucoup sur les épaules des femmes » selon Caroline Reiniche :

« Ça fait partie des nombreuses inégalités du quotidien qui seraient à améliorer et qui sont tellement ancrées qu’effectivement on ne voit pas où est le problème à dire dans une recommandation que ce n’est pas la peine de vacciner les hommes hétérosexuels, parce qu’ils sont protégés par leurs femmes. »

Et toi, as-tu été vaccinée contre le papillomavirus avant de débuter ta vie sexuelle ? Savais-tu que ce vaccin est efficace sur les hommes ?

Vaccination contre les papillomavirus : un drame français ?

AVIS D’EXPERT – Pour le Pr Philippe Descamps, gynécologue-obstétricien, les crises médiatiques successives qui ont stigmatisé les vaccins anti-HPV ont eu des conséquences catastrophiques en terme de couverture vaccinale.

Les travaux de recherche initiés dans les années 1980 ont permis d’établir un lien de causalité entre certains papillomavirus humains (également appelés virus HPV) et le cancer du col de l’utérus, ce qui a valu au professeur Harald Zür Hausen de recevoir le prix Nobel de médecine en 2008. Cette découverte scientifique majeure a permis d’élaborer un vaccin protégeant contre les principales infections à virus HPV, afin de prévenir les lésions précancéreuses et les cancers induits par ces virus au niveau du col de l’utérus, mais aussi de la vulve, du vagin ou de l’anus.

Le suivi extrêmement rigoureux réalisé depuis plus de dix ans dans cent trente pays sur plus de deux cents millions de doses de vaccins administrées n’a pas mis en évidence d’effets indésirables

L’autorisation de mise sur le marché du vaccin anti-HPV a été obtenue en 2006 aux États-Unis et en Europe. En 2007, la France l’a introduit dans son calendrier vaccinal, assurant son remboursement par la Sécurité sociale et les complémentaires santé. Certains pays comme le Royaume-Uni, le Portugal ou l’Espagne ont introduit cette vaccination en milieu scolaire et obtenu une excellente couverture vaccinale. Ils en récoltent aujourd’hui les bénéfices, avec une quasi-disparition des verrues génitales (lésions non cancéreuses très contagieuses également induites par les virus HPV), et surtout une diminution très importante des lésions précancéreuses du col de l’utérus, qui constituent l’étape préalable obligatoire à l’apparition d’un cancer.

Le suivi extrêmement rigoureux réalisé depuis plus de dix ans dans cent trente pays sur plus de deux cents millions de doses de vaccins administrées n’a pas mis en évidence d’effets indésirables susceptibles de remettre en cause le bénéfice des programmes de vaccination et a permis de démontrer que le nombre de maladies auto-immunes chez les jeunes filles vaccinées n’est pas supérieur à celui observé chez les jeunes filles non vaccinées.

Progrès considérable pour la santé des femmes

Les vaccins anti-HPV représentent donc un progrès considérable pour la santé des femmes, comme le rappellent régulièrement les agences sanitaires internationales (OMS), nationales (INCa, Académie de médecine), ainsi que les sociétés savantes de gynécologie et de pédiatrie (CNGOF, SFCPV, SFP et AFP).

Lorsque 8 à 9 jeunes filles sur 10 sont vaccinées dans certains pays industrialisés, la France en vaccine moins de 2 sur 10

Par ailleurs, les virus HPV touchent également les hommes, pouvant entraîner des cancers du pénis, mais aussi de l’anus et de l’oropharynx (amygdales). C’est pourquoi certains pays comme l’Australie, les États-Unis, l’Autriche ou l’Italie proposent des programmes de vaccination contre les papillomavirus destinés aux jeunes filles mais aussi aux jeunes garçons, dans le but de limiter la circulation des virus et de prévenir les maladies associées aux virus HPV chez les sujets des deux sexes. Si cette stratégie était adoptée en France, elle permettrait enfin de désexualiser la vaccination anti-HPV et limiterait probablement l’actuelle réticence des parents à vacciner leurs enfants (Mise à jour le 26/04/17: dans le calendrier vaccinal 2017, la vaccination par Gardasil® est recommandée aux jeunes homosexuels jusqu’à l’âge de 26 ans).

En France, les crises médiatiques successives ayant stigmatisé la vaccination anti-HPV ont eu des conséquences catastrophiques en termes de couverture vaccinale. Ainsi, lorsque 8 à 9 jeunes filles sur 10 sont vaccinées dans certains pays industrialisés, la France en vaccine moins de 2 sur 10, se classant – triste record – aux derniers rangs des pays européens. Rappelons que seulement 14 % des jeunes filles françaises de 15 ans ont reçu un schéma vaccinal complet en 2015… Ce constat est terrible car, chaque jour en France, huit femmes affrontent l’annonce d’un cancer du col de l’utérus ; trois en mourront malgré des traitements bien conduits… Il faut également rappeler que la prise en charge des lésions précancéreuses du col utérin détectées par le dépistage conduit, dans notre pays, à la réalisation de 36.000 cotisations par an. Cette intervention chirurgicale, qui consiste à retirer une partie du col utérin, génère chez les patientes un stress évident et peut avoir des conséquences obstétricales et néonatales graves (accouchements prématurés, ruptures spontanées des membranes…).

Engager au plus vite une politique de relance de la vaccination

Scientifiques et autorités de santé doivent œuvrer de concert pour mettre un terme à la désinformation et combattre les pseudo-spécialistes incompétents qui mènent contre la vaccination anti-HPV une croisade dictée par leurs seuls intérêts personnels au détriment de la santé des femmes.

Les pouvoirs publics et les élus doivent engager au plus vite une politique de relance de la vaccination contre les papillomavirus

Mais, au-delà de ce combat contre le mensonge et l’obscurantisme, un engagement politique s’avère indispensable. Encouragés et soutenus par les professionnels de santé et les associations de patients, les pouvoirs publics et les élus doivent engager au plus vite une politique de relance de la vaccination contre les papillomavirus. Rappelons que le plan cancer, publié en 2014, avait fixé comme objectif une couverture vaccinale d’au moins 60 % en 2019. Nous en sommes encore loin! Ce qui a été réalisé dans de nombreux pays industrialisés devrait pourtant pouvoir l’être en France!…

Espérons que les futurs décideurs politiques soient sensibilisés à ce problème de santé publique majeur, afin que les femmes françaises ne soient pas pénalisées par rapport à leurs voisines anglaises, danoises ou portugaises. Est-il éthiquement acceptable de savoir que le cancer du col de l’utérus aura quasiment disparu dans dix ou vingt ans dans certains pays européens alors que nous déplorerons encore le décès de mille femmes par an en France? Cette responsabilité sera, à l’évidence, très difficile à assumer.

Le Pr Philippe Descamps est gynécologue-obstétricien (CHU d’Angers) et président de la Commission relations internationales du Collège national des gynécologues et obstétriciens français (CNGOF)

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