Il nous manque un ECO!!

2026

Umberto Eco, auteur du « Nom de la rose » : mort du plus lettré des rêveurs

Le Monde.fr Philippe-Jean CatinchiL'écrivain s'était engagé contre Silvio Berlusconi, comme ici, à Milan, en 2011.

Philosophe, écrivain et essayiste, Umberto Eco est mort à 84 ans, vendredi soir 19 février, à son domicile, à Milan, d’un cancer, a confirmé sa famille au quotidien italien La Repubblica.

Pionnier de la sémiotique – la science des signes – et théoricien du langage (notamment de la réception), ce qui court en filigrane tout au long de son œuvre romanesque, auteur de nombreux essais sur l’esthétique et les médias, il a écrit tardivement son premier roman, qui connaît un succès considérable, Le Nom de la rose, paru en 1980 chez Fabbri-Bompiani. Cette enquête policière au sein d’une communauté religieuse au XIVe siècle, traduite en une quarantaine de langues et adaptée au cinéma, lui assura une notoriété quasi universelle.

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Né dans le Piémont, à Alessandria, le 5 janvier 1932, au sein d’une famille de la petite bourgeoisie – son grand-père est un enfant trouvé et son père, aîné de 13 enfants, est le premier à passer du monde des prolétaires à celui des employés –, Umberto Eco grandit sur fond de guerre et de maquis (« entre 11 ans et 13 ans, j’ai appris à éviter les balles », confiait exceptionnellement cet homme rétif à toute confidence intime). Au terme d’études supérieures de philosophie et d’esthétique à Turin, il soutient, en 1954, sous la direction du philosophe antifasciste Luigi Pareyson, une thèse de fin d’études sur l’esthétique chez Thomas d’Aquin, Il Problema estetico in Tommaso d’Aquino, qui sera publiée en 1956.

Mais Eco n’en reste pas à l’étude théorique. Dès 1955, il est assistant à la télévision et travaille sur les programmes culturels de la chaine publique italienne, la RAI. Tandis qu’il se lie d’amitié avec le musicien Luciano Berio, il intègre la Neoavanguardia qui, bien que « de gauche », rejette la littérature « engagée » ; ainsi, Eco collabore, à partir de 1956, aux revues Il Verri et Rivista di estetica.

Il dirige, en 1960, une collection d’essais philosophiques pour l’éditeur milanais Bompiani, et prolonge l’aventure collective, en participant, en 1963, avec de jeunes intellectuels et artistes de sa génération, tels Nanni Balestrini et Alberto Arbasino, à la fondation du Gruppo 63, où la réflexion sur une esthétique nouvelle s’inscrit dans le sillage de Joyce, Pound, Borges, Gadda – autant d’auteurs essentiels pour Umberto Eco. Avant l’austère mensuel Quindici, lancé en juin 1967, futur creuset des mouvements de 1968, la même équipe lance une revue de culture contemporaine – art, littérature, architecture, musique – Marcatré (1963-1970), tandis que le jeune penseur, attiré par le journalisme, commence une collaboration durable avec la presse (The Times Literary Supplement, dès 1963 et L’Espresso, dès 1965).

Mais il n’abandonne pas l’enseignement : de 1966 à 1970, il exerce successivement à la faculté d’architecture de Florence et à celle de Milan et intervient aussi à l’université de Sao Paulo (1966), à la New York University (1969) et à Buenos Aires (1970).

En 1971, l’année même où il fonde Versus, revue internationale des études sémiotiques, Eco enseigne cette science à la faculté de lettres et de philosophie de Bologne, où il obtient la chaire de la discipline, en 1975. Pour Eco, cette science expérimentale inaugurée par Roland Barthes est, plus qu’une méthode, une articulation entre réflexion et pratique littéraire, cultures savante et populaire. Il le prouve magistralement, lors de sa leçon au Collège de France, dont il a été le titulaire de la chaire européenne en 1992 (« La quête d’une langue parfaite dans l’histoire de la culture européenne »). Fort de sa notoriété et mû par une incroyable énergie, Eco dirige également l’Institut des disciplines de la communication et préside l’International Association for Semiotic Studies.

Pour un engagement critique envers les médias

Ses premières expériences à la télévision italienne ont très tôt familiarisé Umberto Eco à la communication de masse et aux nouvelles formes d’expression, comme les séries télévisées ou le monde de la variété. Il y découvre le kitsch et les vedettes du petit écran. Autant d’aspects de la culture populaire qu’il aborde dans Apocalittíci e Integrati (Bompiani, 1964), La Guerre du faux, recueil publié en France, en 1985, chez Grasset, à partir d’articles écrits entre 1973 et 1983, et De Superman au surhomme (1976-1993).

Dans Apocalittíci e Integrati, notamment, il distingue, dans la réception des médias, une attitude « apocalyptique », tenant d’une vision élitaire et nostalgique de la culture, et une autre, « intégrée », qui privilégie le libre accès aux produits culturels, sans s’interroger sur leur mode de production. A partir de là, Eco plaide pour un engagement critique à l’égard des médias. Ensuite, ses recherches l’amèneront à se pencher sur les genres considérés comme mineurs – tels le roman policier ou le roman-feuilleton, dont il analyse les procédés et les structures –, mais également sur certains phénomènes propres à la civilisation contemporaine, comme le football, le vedettariat, la publicité, la mode ou le terrorisme. D’où son active participation aux débats de la cité, qu’elle soit à l’échelle locale ou à l’échelle planétaire…

Lire notre interview réalisée pour son dernier livre :   Umberto Eco : « Que vive le journalisme critique ! »

Si la curiosité et le champ d’investigation d’Umberto Eco connaissent peu de limites, la constante de son analyse reste la volonté de « voir du sens là où on serait tenté de ne voir que des faits ». C’est dans cette optique qu’il a cherché à élaborer une sémiotique générale, exposée, entre autres, dans La Structure absente (Mercure de France, 1972), Le Signe, histoire et analyse d’un concept (Editions Labor, 1988), plus encore dans son Traité de sémiotique générale (Bompiani, 1975). Ainsi contribue-t-il au développement d’une esthétique de l’interprétation.

Il se préoccupe de la définition de l’art, qu’il tente de formuler dès L’Œuvre ouverte (Points, 1965), où il pose les jalons de sa théorie, en montrant, au travers d’une série d’articles qui portent notamment sur la littérature et la musique, que l’œuvre d’art est un message ambigu, ouvert à une infinité d’interprétations, dans la mesure où plusieurs signifiés cohabitent au sein d’un seul signifiant. Le texte n’est donc pas un objet fini, mais, au contraire, un objet « ouvert » que le lecteur ne peut se contenter de recevoir passivement et qui implique, de sa part, un travail d’invention et d’interprétation. L’idée-force d’Umberto Eco, reprise et développée dans Lector in Fabula (Grasset, 1985), est que le texte, parce qu’il ne dit pas tout, requiert la coopération du lecteur.

Aussi le sémiologue élabore-t-il la notion de « lecteur modèle », lecteur idéal qui répond à des normes prévues par l’auteur et qui non seulement présente les compétences requises pour saisir ses intentions, mais sait aussi « interpréter les non-dits du texte ». Le texte se présente comme un champ interactif, où l’écrit, par association sémantique, stimule le lecteur, dont la coopération fait partie intégrante de la stratégie mise en œuvre par l’auteur.

Dans Les Limites de l’interprétation (Grasset, 1992), Umberto Eco s’arrête encore une fois sur cette relation entre l’auteur et son lecteur. Il s’interroge sur la définition de l’interprétation et sur sa possibilité même. Si un texte peut supporter tous les sens, il dit tout et n’importe quoi. Pour que l’interprétation soit possible, il faut lui trouver des limites, puisque celle-là doit être finie pour pouvoir produire du sens. Umberto Eco s’intéresse là aux applications des systèmes critiques et aux risques de mise à plat du texte, inhérents à toute démarche interprétative. Dans La Recherche de la langue parfaite dans la culture européenne (Seuil, 1993), il étudie ainsi les projets fondateurs qui ont animé la quête d’une langue idéale. Une langue universelle qui n’est pas une langue à part, langue originelle et utopique ou langue artificielle, mais une langue idéalement constituée de toutes les langues.

Un romancier à succès

Professeur, chroniqueur et chercheur, Eco a, tout au long de sa carrière, repris en recueil nombre de ses conférences et contributions, des plus humoristiques (Pastiches et postiches, chez Messidor, en 1988 ; Comment voyager avec un saumon, chez Grasset, en 1998) aux plus polémiques (Croire en quoi ?, chez Rivages, en 1998, Cinq questions de morale, chez Grasset, en 2000). Mais si, retrouvant le pari qu’il avait relevé pour Bompiani à la fin des années 1950 en réalisant une somme illustrée, La Grande histoire des inventions, il s’est essayé tardivement à de personnelles synthèses sur l’Histoire de la beauté (Seuil, 2004), de la laideur (2007) ou des lieux de légende (2013), en marge d’un saisissant Vertige de la liste (2009) dont le ton croise le savoir de l’érudit et la liberté de l’écrivain, Umberto Eco est également romancier.

Ses œuvres de fiction sont d’une certaine façon l’application des théories avancées dans L’Œuvre ouverte ou Lector in Fabula. Ses deux premiers romans, Le Nom de la rose (1980 [1982]) et Le Pendule de Foucault (1988 [1990]), qui rencontrent contre toute attente un succès phénoménal, se présentent comme des romans où se mêlent ésotérisme, humour et enquête policière.

A chaque page, l’érudition et la sagacité du lecteur sont sollicitées par une énigme, une allusion, un pastiche ou une citation. Le premier roman, situé en 1327, en un temps troublé de crise politique et religieuse, d’hérésie et traque inquisitoriale, se déroule dans une abbaye où un moine franciscain, préfiguration de Sherlock Holmes, tente d’élucider une série de crimes obscurs. A partir de là, trois lectures sont possibles, selon qu’on se passionne pour l’intrigue, qu’on suive le débat d’idées ou qu’on s’attache à la dimension allégorique qui présente, à travers le jeu multiple des citations, « un livre fait de livres ». L’Umberto Eco lecteur de Borges et de Thomas d’Aquin est plus que jamais présent dans ce roman qui connut un succès mondial et fut adapté au cinéma par Jean-Jacques Annaud avec Sean Connery dans le rôle principal. Le Pendule de Foucault mêle histoire et actualité à travers une investigation menée sur plusieurs siècles, de l’ordre du Temple au sein des sectes ésotériques.

Troisième jeu romanesque, L’Île du jour d’avant (1994 [1996]) est une évocation de la petite noblesse terrienne italienne du XVIIe siècle. Le récit d’une éducation sentimentale, mais également, à travers une description de l’identité piémontaise, un roman nostalgique et en partie autobiographique : l’auteur se penche sur ses propres racines, comme il le fait plus tard dans son livre le plus personnel, La Mystérieuse Flamme de la reine Loana (2004 [2005]), sorte d’autoportrait déguisé en manteau d’Arlequin coloré d’images illustrées de l’enfance. Amnésique à la recherche de son passé, Yambo, double d’Eco, reconstruit son identité en s’appuyant sur ses lectures de jeunesse des années 1930, quand les romans d’aventures français et les bandes dessinées américaines concurrençaient la propagande fasciste. Cette échappée intime, exceptionnelle chez un homme dont la pudeur est la règle, est sans exemple.

De Baudolino (2000 [2002]), éblouissante chronique du temps de Frédéric Barberousse tenu par un falsificateur de génie, à Numéro Zéro (2015), fable aussi noire que féroce qui épingle la faillite contemporaine de l’information, en passant par Le Cimetière de Prague (2010 [2011]), où le thème du complot, si présent dans l’œuvre, est au cœur d’une fiction glaçante, Eco renoue avec une envergure plus large, des interrogations plus éthiques où l’érudition et la malice le disputent au jeu, sur le vrai et le faux, la forme aussi, puisque l’écrivain se plaît à croiser les registres et multiplier les défis.

Eco est un de ces noms donnés aux enfants sans identité, acronyme latin qui convoque la providence (« ex coelis oblatus », don des cieux en quelque sorte). Il fallait au moins ce clin d’œil pour le plus facétieux des érudits, le plus lettré des rêveurs. S’il parodiait Dante à 12 ans quand il se voulait conducteur de tramway, Umberto Eco désarme toujours autant les commentateurs. Philosophe destiné à intégrer la vénérable et très sélective Library of Living Philosophers, il semble toutefois promis à une postérité de romancier. Sorte de pic de la Mirandole converti à l’Oulipo, celui que le médiéviste Jacques Le Goff, qui conseilla au cinéaste du Nom de la rose, appelait « le grand alchimiste » est au moins à coup sûr l’idéal du penseur pluriel, de l’obsédé textuel, du lecteur amoureux.

Littérature: mort du célèbre écrivain et philosophe italien Umberto Eco

L’écrivain et philosophe italien Umberto Eco, auteur du célèbre roman « Le Nom de la rose », est décédé à l’âge de 84 ans, ont annoncé dans la nuit de vendredi à samedi plusieurs médias italiens.

Umberto Eco est décédé vendredi vers 21H30 (20H30 GMT) à son domicile, indique sur son site internet le quotidien La Repubblica qui a contacté sa famille. L’écrivain, qui vivait à Milan (nord), souffrait d’un cancer depuis longtemps.

Né à Alessandria (nord de l’Italie) le 5 janvier 1932, il a étudié la philosophie à l’Université de Turin et consacré sa thèse au « problème esthétique chez Thomas d’Aquin ».

Alors qu’il approchait de la cinquantaine, il réussi un coup de maître avec son premier roman publié en 1980: « Le Nom de la rose » s’est vendu à plusieurs millions d’exemplaires et a été traduit en 43 langues.

Consécration: il a été adapté au cinéma en 1986 par le Français Jean-Jacques Annaud avec Sean Connery dans le rôle du frère Guillaume de Baskerville, l’ex-inquisiteur chargé d’enquêter sur la mort suspecte d’un moine dans une abbaye du nord de l’Italie.

« Umberto Eco, un des intellectuels les plus célèbres d’Italie est mort », indique sur son site le Corriere della Sera.

« Umberto Eco a eu une présence importante dans la vie culturelle italienne des 50 dernières années, mais son nom reste indéniablement lié, au niveau international, à l’extraordinaire succès de son roman « Le Nom de la rose » », poursuit le principal quotidien italien.

« Le monde perd un des hommes les plus importants de sa culture contemporaine », affirme pour sa part La Repubblica sur son site. « Son regard sur le monde nous manquera », ajoute le quotidien.

Umberto Eco et d’autres grands noms de la littérature italienne avaient décidé en novembre dernier de quitter leur maison d’édition historique Bompiani, récemment rachetée par le groupe Mondadori (propriété de la famille Berlusconi), pour en rejoindre une nouvelle et indépendante baptisée « La nave di Teseo » (le bateau de Thésée, le mythique roi d’Athènes).

– L’écriture, « un jeu d’enfant » –

Polyglotte, marié à une Allemande, Eco a enseigné dans plusieurs universités, en particulier à Bologne (nord) où il a occupé la chaire de sémiotique jusqu’en octobre 2007, date à laquelle il a pris sa retraite.

Eco a expliqué s’être mis sur le tard à la fiction car « il considérait l’écriture romanesque comme un jeu d’enfant qu’il ne prenait pas au sérieux ».

Après « le Nom de la rose », il a notamment offert à ses lecteurs « Le Pendule de Foucault » (1988), « L’île du jour d’avant » (1994) et « La mystérieuse flamme de la reine Loana (2004) ». Son dernier roman, « Numéro zéro », publié en 2014 est un polar contemporain centré sur le monde de la presse.

Il est aussi l’auteur de dizaines d’essais sur des sujets aussi éclectiques que l’esthétique médiévale, la poétique de Joyce, la mémoire végétale, James Bond, l’art du faux, l’histoire de la beauté ou celle de la laideur.

« Le beau se situe à l’intérieur de certaines limites tandis que le laid est infini, donc plus complexe, plus varié, plus amusant », expliquait-il dans une interview en 2007, ajoutant qu’il avait « toujours eu de l’affection pour les monstres ».

Homme de gauche, Eco n’avait rien de l’écrivain enfermé dans sa tour d’ivoire et ce joueur de clarinette écrivait régulièrement pour l’hebdomadaire L’Espresso.

Son ouverture d’esprit ne l’empêchait pas de voir d’un oeil critique l’évolution de la société moderne.

« Les réseaux sociaux ont donné le droit de parole à des légions d’imbéciles qui, avant, ne parlaient qu’au bar, après un verre de vin et ne causaient aucun tort à la collectivité », a-t-il récemment déclaré, rappelle le quotidien Il Messaggero.

« On les faisait taire tout de suite alors qu’aujourd’hui ils ont le même droit de parole qu’un prix Nobel. C’est l’invasion des imbéciles », avait-il dit.

Mort de l’écrivain Umberto Eco, auteur du « Nom de la Rose »

UMBERTO ECO

LITTERATURE – L’écrivain italien Umberto Eco est décédé à l’âge de 84 ans, ont annoncé dans la nuit de vendredi à samedi plusieurs médias italiens.

Umberto Eco est décédé aux alentours de 21h30 à son domicile, indique sur son site internet le quotidien La Repubblica qui a contacté sa famille. L’écrivain souffrait d’un cancer depuis longtemps.

Grand intellectuel, l’écrivain Umberto Eco était un universitaire, linguiste et philosophe, qui a connu la gloire mondiale avec un thriller médiéval et érudit, Le Nom de la rose (1980), qui s’est vendu à plusieurs millions d’exemplaires et a été traduit en 43 langues.

Consécration: il a été adapté au cinéma en 1986 par le Français Jean-Jacques Annaud avec Sean Connery dans le rôle du frère Guillaume de Baskerville, l’ex-inquisiteur chargé d’enquêter sur la mort suspecte d’un moine dans une abbaye du nord de l’Italie.

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Truffé de latin, le polar de ce sémiologue de renom à la rondeur affable a même été la cible d’éditions pirate, notamment en arabe sous le titre « Sexe au couvent »….

Autre conséquence, non négligeable pour l’édition italienne, Le Nom de la rose a relancé le roman en Italie et la littérature italienne à l’étranger. Les écrivains italiens ont à nouveau été traduits », souligne le critique et romancier italien Alain Elkann.

Eco, un petit-fils d’éditeur issu de la petite bourgeoisie, a raconté avoir commencé à écrire dès l’âge de dix ans des histoires dont il réalisait lui-même l’édition.

Né à Alessandria (nord de l’Italie) le 5 janvier 1932, il a étudié la philosophie à l’Université de Turin et consacré sa thèse au « problème esthétique chez Thomas d’Aquin ».

Ce spécialiste de l’histoire médiévale, qui a traduit Nerval en italien et qui connaissait par cœur Cyrano de Bergerac, a aussi travaillé pour la radio-télévision publique italienne Rai, l’occasion pour lui d’étudier le traitement de la culture par les médias.

Polyglotte, marié à une Allemande, Eco a enseigné dans plusieurs universités, en particulier à Bologne où il a occupé la chaire de sémiotique jusqu’en octobre 2007, date à laquelle il a pris sa retraite.

Umberto Eco a expliqué s’être mis sur le tard à la fiction car « il considérait l’écriture romanesque comme un jeu d’enfant qu’il ne prenait pas au sérieux ».

Homme de gauche

Après Le Nom de la rose, il a notamment offert à ses lecteurs Le Pendule de Foucault (1988), L’île du jour d’avant (1994) et La mystérieuse flamme de la reine Loana (2004). Son dernier roman, Numéro zéro, publié en 2014 est un polar contemporain centré sur le monde de la presse.

Il est aussi l’auteur de dizaines d’essais sur des sujets aussi éclectiques que l’esthétique médiévale, la poétique de Joyce, la mémoire végétale, James Bond, l’art du faux, l’histoire de la beauté ou celle de la laideur.

« Le beau se situe à l’intérieur de certaines limites tandis que le laid est infini, donc plus complexe, plus varié, plus amusant », expliquait-il dans une interview en 2007, ajoutant qu’il avait « toujours eu de l’affection pour les monstres ».

Affirmant « écrire pour s’amuser », Il Professore –des yeux malicieux derrière des lunettes et une barbe blanche– était aussi bibliophile et possédait plus de 30.000 titres dont des éditions rares.

« Eco était un premier de la classe, très intelligent, très érudit. Il a incarné avec brio la figure de l’intellectuel européen. Il était aussi à l’aise à Paris et Berlin qu’à New York ou Rio », estime Alain Elkann.

Homme de gauche, Eco n’avait rien de l’écrivain enfermé dans sa tour d’ivoire et ce joueur de clarinette écrivait régulièrement pour l’hebdomadaire L’Espresso.

Après la victoire aux élections législatives de Silvio Berlusconi en 2008, il avait consacré un article au retour de l’esprit des années 40, regrettant d' »entendre des discours semblables à ceux sur ‘la défense de la race’ qui n’attaquaient pas seulement les Juifs, mais aussi les Tziganes, les Marocains et les étrangers en général ».

Son dernier combat l’a mené aux côtés d’autres écrivains, dont Sandro Veronesi (Chaos calme), pour protéger le pluralisme de l’édition en Italie après le rachat de RCS Libri par Mondadori, propriété de la famille Berlusconi.

Umberto Eco a rejoint avec d’autres auteurs une nouvelle maison d’édition, baptisée « La nave di Teseo » (le bateau de Thésée, le mythique roi d’Athènes), dirigée par Elisabetta Sgarbi, ancienne directrice éditoriale de Bompiani, fleuron du groupe RCS, éditeur en Italie d’Umberto Eco mais aussi du Français Michel Houellebecq.

Sur Twitter, ministres, politiques et intellectuels ont rendu hommage à Umberto Eco samedi matin:

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Littérature: mort du célèbre écrivain italien Umberto Eco

Rome (AFP)© 2016 AFP

Photo AFP

L’écrivain italien Umberto Eco, auteur du célèbre roman « Le nom de la rose », est décédé à l’âge de 84 ans, ont annoncé dans la nuit de vendredi à samedi plusieurs médias italiens.

Umberto Eco est décédé vendredi vers 21H30 (20H30 GMT) à son domicile, indique sur son site internet le quotidien La Repubblica qui a contacté sa famille. L’écrivain souffrait d’un cancer depuis longtemps.

Né à Alessandria (nord de l’Italie) le 5 janvier 1932, il a étudié la philosophie à l’Université de Turin et consacré sa thèse au « problème esthétique chez Thomas d’Aquin ».

Alors qu’il approchait de la cinquantaine, il réussi un coup de maître avec son premier roman publié en 1980: « Le Nom de la rose » s’est vendu à plusieurs millions d’exemplaires et a été traduit en 43 langues.

Consécration: il a été adapté au cinéma en 1986 par le Français Jean-Jacques Annaud avec Sean Connery dans le rôle du frère Guillaume de Baskerville, l’ex-inquisiteur chargé d’enquêter sur la mort suspecte d’un moine dans une abbaye du nord de l’Italie.

« Umberto Eco, un des intellectuels les plus célèbres d’Italie est mort », écrit sur son site le Corriere della Sera, à propos de cet homme qui était une vraie star dans son pays.

« Le monde perd un des hommes les plus importants de sa culture contemporaine », affirme pour sa part La Repubblica sur son site.

Umberto Eco et l’histoire du surhomme de masse, de Mussolini à Columbo

«Il Superuomo di massa» («De Superman au Surhomme»): en 1978, Umberto Eco s’était amusé avec ce titre à disserter savamment à partir de l’affirmation de Gramsci selon laquelle la «surhumanité nietzschéenne a comme origine et modèle doctrinal non pas Zarathoustra mais le comte de Monte-Cristo». Des «Mystères de Paris» à Derrick, en passant par Mussolini, l’ouvrage brosse un portait des «super-héros» comme reflet des attentes sociétales. Drôle et brillant, évidemment.

En introduction, l’érudit rappelle qu’en 1910 Benito Mussolini a pondu un roman populaire (Claudia Particella, l’amante del Cardinale), puisant dans Michel Zévaco, le roman gothique et l’anticléricalisme (comme Zévaco, d’ailleurs). Eco met en parallèle le culte du surhomme, nationaliste et fasciste, comme issu du «complexe de frustration petit-bourgeois», et l’évolution du roman populaire, qui «commence par être démocratique (Sue et Dumas) pour finir nationaliste (Arsène Lupin)». Voici Mussolini, qui «débute socialiste et finit nationaliste réactionnaire», comparé aux héros des lectures de notre enfance!

Les problèmes de Balzac et la consolation de Dumas

Eco s’attache à des romanciers oubliés (Emilio Salgari, le Jules Verne italien) ou effacés par leurs personnages (Ian Fleming et James Bond, Burroughs et Tarzan), capables de produire des intrigues «bien ficelées», produisant «joie, terreur, pitié, rire ou pleurs»[1]. Il souligne la distinction, peu étudiée alors, entre «narrativité problématique et roman dit populaire». Dans les deux cas, l’auteur connaît les attentes de son public, mais il peut choisir de «les provoquer ou de les flatter». Parfois, comme chez Balzac, la différence est peu perceptible. Mais le roman populaire est «consolatoire», précise Eco, et c’est là que Balzac se distingue de Dumas:

«Non seulement le suicide de Lucien de Rubempré mais même la victoire de Rastignac à la fin du Père Goriot ne paraîtront pas consolatoires. Rastignac triomphant nous laissera beaucoup plus amers que d’Artagnan, mort sereinement au terme du Vicomte de Bragelonne

Le roman problématique se distingue par des «solutions ambiguës» et «place le lecteur en guerre contre lui-même». Il ne faut pas aller bien loin pour opposer la démocratie «problématique» et le roman populaire des totalitarismes. Car, si Eco parle de fascisme, le communisme et, aujourd’hui, l’islamisme proposent également et avec une incroyable force de conviction des visons «consolatoires» de l’histoire. Il Professore n’explore pas avantage cette piste mais le talent consiste aussi à ouvrir la réflexion par de géniales intuitions.

Le roman populaire conforte l’ordre établi

D’autant plus qu’il souligne à juste titre l’ambivalence des romans populaires nés au XIXe siècle, dans le cadre de révolutions bourgeoises, «avec leur réformisme populiste et prémarxiste». Ni Sue ni Dumas ne sont fascistes et Anne-Marie Thiesse estime que les romans à l’eau de rose de la fin du XIXe siècle ont largement contribué à l’appréhension du statut dramatique des filles-mères.

Le petit-bourgeois actuel ne rêve plus d’impossibles vengeances contre un monde ennemi […], il rêve d’une victoire aux jeux télévisés

Umberto Eco dans «De Superman au Surhomme»

Néanmoins, le caractère consolatoire se double bientôt d’une réaffirmation constante de l’ordre établi, avec l’avènement du roman sentimental. L’on ne s’étonnera guère que l’archétype de la lectrice «populaire» soit la femme au foyer de la bourgeoisie citadine, prisonnière d’un ordre social conforté par ses lectures. Le plus souvent, la structure des romans populaires est en soi éminemment conservatrice, l’intrigue reposant sur une «réparation», qui n’est autre que le retour à la situation initiale.

Arsène Lupin, ce «Nietzsche mal digéré»

Umberto Eco s’intéresse à la «dégradation» qui s’opère avec l’avènement de la démocratie et l’émergence du nationalisme non émancipateur. Avec Sue, le «surhomme» commence par réparer les injustices sociales (Les Mystères de Paris, 1842). Avec Maurice Leblanc, il finit par faire la guerre à l’Allemagne pour effacer l’injustice de 1870 et bien d’autres (avec l’avènement du roman revanchard).

Mais qui est cet Arsène Lupin qu’Eco décrit comme «Lucky Luciano, Andreotti, Liggio, Kissinger, Brejnev, Nixon, Al Capone réunis»? Eco en fait le «pendant grand-bourgeois» de Fantômas, apparu au même moment, mais, et surtout, «l’incarnation du héros français», qui mêle énergie créatrice (Sorel), sens mystique de la tradition française (Maurras), élan vital (Bergson). L’extraordinaire «énergie» d’Arsène Lupin, son goût pour l’action témoignent d’un «Nietzsche mal digéré, au temps du grand orgueil impérialiste d’une France déchirée entre Jaurès et l’Action française». Et Eco d’imaginer que le Duce, qui, non seulement «lisait les romans populaires mais les écrivait», y aurait puisé sa formule: «Dieu seul pourra plier notre volonté, les hommes et les choses jamais.»

Superman est devenu l’Everyman

Ce modèle disparaît peu à peu, malgré quelques récurrences notables. Bien que très lié à la Guerre froide et écrit dans la deuxième moitié du XXe siècle, James Bond incarne encore ce surhomme, ancré dans une époque révolue, «avec son idéologie militariste et nationaliste, son colonialisme raciste, son isolationnisme victorien», jusqu’à son goût des grands hôtels et des trains de luxe, «très Belle-Époque».

Il aurait été plaisant qu’Eco se penche sur le retour en force des super-héros dans les salles de cinéma (et le caractère vengeur post-Shoah des personnages de Marvel), lui qui diagnostiquait il y a vingt ans l’épuisement du surhomme, avec l’irruption de la télévision. «En guise de Superman, elle a élu l’Everyman, c’est-à-dire qu’elle a offert comme modèle d’homme exceptionnel l’homme de tous les jours […]. Le petit-bourgeois actuel ne rêve plus d’impossibles vengeances contre un monde ennemi […], il rêve d’une victoire aux jeux télévisés.»

Pour Eco, les héros les plus représentatifs de ce changement étaient alors Columbo et Derrick: «aucun d’entre eux n’est beau, athlétique ou héroïque», ils s’habillent mal, l’un a une femme qu’on «devine prodigieusement inintéressante» et l’autre «a le regard mouillé et résigné du veuf de naissance». Pour identifier les coupables, ils ne déploient pas des prodiges d’inventivité et ne les arrêtent qu’à contrecœur.

L’idiot du village est devenu notre surhomme

Ce sont des «modèles humains positifs», écrit-il, et «je me sens semblable à eux». Avant de poser cette question fascinante, nimbée d’une perfidie que l’homme de lettres assène à la télévision:

«En fait, je me demande si leur célébrité vient de ce qu’ils ressemblent vraiment aux téléspectateurs, ou bien de ce qu’ils sont réellement des surhommes eux aussi, puisque les spectateurs ont dérapé désormais au-dessous de leur niveau.»

Écrits à l’heure où émergeait la télé de Berlusconi, ces mots n’ont rien perdu de leur acuité. D’autant plus qu’Eco poursuit son analyse et, en 1993, nous parle d’aujourd’hui. Le nouveau héros télévisé est «l’idiot du village» parce qu’il se situe «au-dessus de la moyenne», celui que l’on fait boire pour qu’il fasse des choses inconvenantes. Inventeur méconnu, provocateur, imbécile en quête de notoriété… Tous trouvent désormais un plateau où s’exprimer. Jusqu’à «l’intellectuel qui a compris que, au lieu de se fatiguer à écrire un chef-d’œuvre, il était possible d’avoir du succès en baissant son pantalon à la télé et en montrant son postérieur». Le surhomme d’aujourd’hui, c’est vous ou moi. «Ce sont les idiots du village, vengeurs de notre médiocrité puisqu’ils ont le courage solaire de montrer, d’exalter, de transformer en or leurs propres tares.»

1 — Soulignons le caractère provocateur de textes consacrés à ce que le monde universitaire méprisa longtemps avec le terme «paralittérature» pour désigner la littérature dite populaire. L’ouvrage est parsemé de termes savants: topique, agnition, catharsis, philosophèmes… Au début des années 1960, dans un séminaire, Eco se frotte à «des philosophes comme Paul Ricoeur, des mythologues comme Karl Kérényi, des iconologues comme Robert Klein et Eugenio Battisti». Iconoclaste, ou plutôt econoclaste, il s’en amusait des années après: «On comprendra donc l’intention provocatrice avec laquelle, jeune universitaire de 30 ans, j’avais présenté une communication sur les BD de Superman.» Déception du collectionneur mais satisfaction de l’intellectuel: ses auditeurs, «de sévères pères dominicains», lui piquent ses BD en les dissimulant dans leurs manches.

Umberto Eco : « Aujourd’hui, la presse transforme la moindre déclaration en un fait établi »

Entretien réalisé par Michaël Mélinard
Humanité Dimanche

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Umberto Eco : « Il n’y a plus d’Idéologie. Sans structure organisée collectivement, on ne s’identifie plus. Chacun veut paraître avant tout. »
Photo François Guillot/AFP

Convoquant dans « Numéro zéro » le fantôme de Mussolini et le thème du complot, cher à son cœur, Eco raconte cette Italie qui pensait impossible l’arrivée au pouvoir d’un Berlusconi. Entretien.

HD. Votre roman se déroule en 1992, l’année où a démarré en Italie l’opération « Mains propres », « Mani pulite »…
Umberto Eco. D’un côté, devant parler du passé de l’Italie depuis 1945, il fallait que je m’arrête pour ne pas couvrir un espace temporel trop long. De l’autre, 1992 a été une année pivot pour la société italienne. On pensait que tout allait changer parce qu’on faisait de grands procès contre la corruption. Deux ans après, il y a eu la prise du pouvoir par Berlusconi. Rien n’a donc changé, c’est même devenu pire. Cette année est intéressante. Et m’arrêter en 1992 permet aux lecteurs de faire eux-mêmes l’interprétation de ce qui s’est passé ensuite.
HD. Pourquoi avoir écrit un roman plus accessible aujourd’hui ?
U. E. En vieillissant, on devient plus sage. On n’a pas besoin de montrer qu’on sait tout. C’est mon roman le moins érudit. Mes romans précédents étaient des symphonies de Mahler. Celui-ci est plus jazz. C’est du Charlie Parker ou du Benny Goodman. Dans mes romans, le style suit toujours le sujet. Le style du « Nom de la rose » était celui d’un chroniqueur médiéval. Celui de « l’Île du jour d’avant » était baroque. « Numéro zéro » suit le style journalistique, très sec. Comme je parle de la contemporanéité, il n’y a pas la surcharge de tous les documents historiques, sauf pour les histoires liées à Mussolini qui font ici quasiment partie de la contemporanéité.
HD. Le « fantôme » de Mussolini est omniprésent dans votre roman. Que représente-t-il dans l’Italie d’aujourd’hui ?
U. E. Mussolini est continuellement évoqué car il ne faut pas oublier le fascisme. Ainsi, tous les soirs, la chaîne RAI Histoire diffuse des documentaires historiques. Le fantôme de Mussolini est encore présent. Mais il ne l’est pas tellement dans l’opinion publique, sauf pour les groupes fascistes. En 1992, les fascistes étaient encore marginaux. Après, Berlusconi les a fait entrer au gouvernement. Ils se sont un peu attendris, tandis qu’à leur droite surgissaient d’autres groupes plus radicaux comme aujourd’hui Casa- Pound (1) qui, par certains côtés, sont des nazis. Mussolini n’est donc pas dans mon roman parce qu’il représenterait une obsession pour l’Italien moyen. Personne n’avait jamais avancé l’hypothèse qu’il n’avait pas été tué, comme le fait l’un de mes personnages, Braggadocio. Cela me faisait plaisir de démontrer qu’en connectant des choses différentes, on peut toujours construire un complot. D’ailleurs, par un épisode biographique curieux, je me trouve lié à la mort de Mussolini pour deux raisons. J’étais devenu après la guerre ami avec Pedro, le partisan qui l’a arrêté. Et lorsqu’on a révélé que « colonel Valerio », celui qui a tué Mussolini, était le nom de guerre de Walter Audisio, mon père a découvert qu’il était né dans ma ville (Alexandrie, dans le Piémont – NDLR) et qu’il habitait à deux ou trois blocs de chez moi. Les hommes qui ont arrêté et tué Mussolini étaient liés dans ma mémoire par ces deux épisodes. Mais je voulais construire un complot sur une histoire tellement improbable que même le plus stupide des lecteurs n’aurait pu y croire – même s’il est toujours possible d’en trouver un assez idiot pour croire aux complots.
« SUR INTERNET, JE NE SAIS PAS QUI PARLE. UN JEUNE NE PEUT PAS DISTINGUER UN SITE ANTISÉMITE D’UN SITE DÉMOCRATIQUE. »
HD. Pourquoi le quotidien dont il est question dans « Numéro zéro » a-t-il pour titre « Domani » (demain) ?
U. E. L’éditeur Angelo Rizzoli avait un hebdomadaire qui s’intitulait « Oggi » (aujourd’hui – NDLR). Il a voulu faire un quotidien homonyme. Pendant quatre ou cinq ans, il a fait un numéro zéro (maquette réalisée en conditions réelles avant le lancement d’un journal – NDLR). Sur un énorme gratte-ciel était inscrit: « “ Oggi ”, il quotidiano di domani » (« Oggi », le quotidien de demain – NDLR). Il n’est jamais paru. Et comme dans le roman Simei, son directeur, dit que son journal ne doit pas parler de ce qu’il s’est passé la veille, je trouvais ironique de l’appeler « Domani».
HD. Quel regard portez-vous sur la presse italienne ?
U. E. Depuis les années 1960, j’ai écrit toutes sortes d’essais et d’articles sur les vices de la presse, en particulier la presse italienne. Mais même le « New York Times » place entre guillemets n’importe quelle déclaration de l’homme de la rue, la transformant en « fait », sous prétexte de séparer le « fait » du commentaire. Tous les journaux le font. J’ai beaucoup écrit et polémiqué à ce propos. Simplement, lorsque j’écris un essai, les gens s’en fichent. Avec un roman, tout le monde fait attention aux problèmes. J’ai représenté de façon grotesque la médiocrité des journalistes, mais beaucoup de ces vices existent aussi dans la presse de qualité. De grands directeurs de quotidiens en ont débattu en Italie. Quelqu’un a suggéré d’employer mon livre comme manuel dans les écoles de journalisme pour expliquer ce qu’il ne faut pas faire. Pourquoi le journalisme tombe-t-il de plus en plus dans ces filets ? À cause de la crise qu’il traverse, qui remonte à l’apparition de la télévision. Elle dit le soir ce que le journal dit le lendemain matin. Le journal aurait dû disparaître, sauf qu’il s’est « hebdomadairisé». Quand la télévision est apparue, les journaux comportaient 8 ou 12 pages. Maintenant, ils en ont 60. Au moment où il n’y avait plus rien à dire, ils ont augmenté leur pagination avec des commentaires, des analyses ou bien en se lançant dans les potins. La crise du journalisme est mondiale. D’où l’apparition de suppléments avec des approfondissements et des enquêtes qui peuvent se préparer sept jours à l’avance. Ce sont les efforts faits par les quotidiens pour échapper à cette étreinte mortelle.
HD. Internet n’a-t-il pas accéléré le phénomène ?
U. E. La jeune génération ne lit plus les journaux. Les jeunes ne lisent plus les quotidiens, ils vont chercher les informations sur Internet. Mais sur Internet, il n’y a pas la garantie du filtrage. Si je lis « l’Humanité », je connais la tendance du journal. Je sais qu’elle est un peu différente de celle du « Figaro »… Sur Internet, je ne sais pas qui parle. Je suis potentiellement victime de toutes les falsifications et manigances imaginables. Un jeune type ne peut pas distinguer un site antisémite d’un site démocratique normal.
HD. À cette différence près que les jeunes sont nés avec Internet. Ne finissent-ils pas par savoir qui parle ?
U. E. Je ne crois pas qu’ils y parviennent tous. Seuls ceux qui sont capables de faire une différence entre les sites, d’exercer un esprit critique, le peuvent. Ce sont ceux qui ont été dans les meilleures écoles. L’aristocratie est toujours la même.
HD. Maia Fresia, seule femme journaliste de la rédaction, est en butte aux réactions machistes de ses collègues. Que révèle ce personnage de la place des femmes dans la société italienne ?
U. E. Dans mes romans, une femme est fréquemment le véhicule de la rationalité. Dans « le Pendule de Foucault », c’est la femme de Casaubon qui comprend toutes les manigances. C’est la même chose dans ce livre. Maia porte le fardeau du bon sens et de l’humour. C’est ma façon d’être féministe. Cela reflète-t-il une situation réelle ? Je ne crois pas. Dans le livre, il n’y a qu’une femme alors qu’elles sont de plus en plus nombreuses dans les rédactions. Il y a certes toujours du machisme mais mes journalistes sont un peu des ratés.
HD. Comment avez-vous vécu l’année 1992 ?
U. E. J’étais excité, j’ai suivi tout à la télé. On voyait les puissants de l’époque trembler. C’était du grand spectacle très intéressant. C’était l’époque où on commençait à comprendre que les socialistes du PSI de Bettino Craxi avaient exagéré dans leurs envies de pouvoir. On était plus ou moins content. On croyait qu’on allait en terminer avec la corruption, avec tout cela. Mais c’est devenu pire. Dans ces années-là, on volait pour donner l’argent à son parti, aujourd’hui, on vole pour garder l’argent pour soi. Ce qui correspond à l’analyse de Zygmunt Bauman sur la « société liquide». Il n’y a plus d’idéologie, de structures d’organisations communes fondées collectivement. On ne s’identifie plus. Chacun veut paraître, avant tout.
HD. Entre 1992 et aujourd’hui, Berlusconi a marqué la vie politique italienne. Qu’est-ce qui a changé ?
U. E. Quelque chose a changé en raison du déclin, pas encore définitif, de Berlusconi. Son parti est en miettes. Mais comme un chat, il a sept vies. Il peut encore trouver des façons de se remettre en selle, même si je crois qu’en termes d’âge, il est arrivé à son couchant. L’arrivée de Renzi a changé quelque chose. On peut être d’accord ou pas avec lui, mais il a imprimé à la vie politique italienne un rythme différent. Il a introduit la vitesse. La politique italienne était un marécage tranquille.
Tout allait lentement. Avec Renzi, le rythme est devenu presque frénétique. À cette vitesse, on fait toutes sortes d’erreurs. Mais il a changé quelque chose. Il a renouvelé une partie de la classe dirigeante. On lui reproche d’avoir mis dans le gouvernement des gens de 30 ans qui manquent d’expérience. Mais lorsqu’on voit les bêtises faites par de vieux types …
« ON REPROCHE À RENZI DE FAIRE APPEL À DES JEUNES MAIS LORSQU’ON VOIT LES BÊTISES FAITES PAR DE VIEUX TYPES… »
HD. Qu’aimeriez-vous que la postérité retienne de vous ?
U. E. Je serai probablement perçu comme un romancier. Mais en ce moment, « The Library of Living Philosophers » (La bibliothèque des philosophes vivants – NDLR), une collection de livres de 1 000 pages créée aux États-Unis en 1939, a décidé de me consacrer un de ses ouvrages. Il y a eu Bertrand Russell, Einstein, Gadamer ou Ricœur, parmi d’autres. Ils n’avaient plus personne. Ils ont donc décidé de me consacrer un livre. Cela prend des années parce que vous devez écrire une autobiographie philosophique de 50 pages. Après, une série d’intellectuels reconnus écrivent des essais critiques sur vous et vous devez répondre à chacun d’entre eux. Je vais peut-être mourir avant. Cela risque de poser un problème car c’est la « library of living philosophers » et pas des « dead philosophers » (philosophes morts – NDLR)! Je considère cela comme une consécration. C’est mieux qu’un prix Nobel pour les philosophes car pas un auteur dans cette série n’a été oublié.
(1) Ce micro-parti d’inspiration néofasciste est très actif sur le plan culturel et social. Il s’est appuyé sur la crise du logement pour développer une façade humanitaire.
L’ auteur du « Nom de la rose » (1980) et du « Pendule de Foucault » (1988), s’intéresse depuis fort longtemps aux médias. Il a publié de nombreux essais sur la linguistique, l’esthétique, la culture de masse et la sémiotique. Il utilise dans « Numéro zéro » la forme romanesque pour livrer une critique sarcastique de la sphère médiatique dans l’Italie de 1992 où se déroule l’opération « Mains propres».
« Numéro zéro », d’umberto eco, éditions Grasset, 2015, 224 Pages, 19 euros.

1992 à Milan. Universitaire raté, journaliste à la petite semaine, lecteur dans des maisons d’édition, nègre d’un auteur de série noire, Colonna se rêve écrivain. Avant de voir son nom apparaître sur une couverture, il doit encore patienter. Il a accepté l’offre rémunératrice de Simei, rédacteur en chef de « Domani », un quotidien en instance de création. Sous la signature de son patron, il s’apprête à rédiger un livre autour de la naissance du nouveau titre. Mais avec son supérieur, il est le seul à savoir que ce journal ne verra jamais le jour. De sa place privilégiée, il observe, raconte le double jeu de Simei, capitaine d’un navire qui semble très vite prendre l’eau. Il évoque le désarroi de journalistes attelés à la préparation du numéro zéro – maquette qui précède le lancement –, conscients du caractère manipulateur de leur publication, jusqu’au délire complotiste de l’un d’entre eux, persuadé que Mussolini n’a pas été fusillé en 1945. Umberto Eco offre dans ce roman un regard sarcastique sur l’univers politico-médiatique préberlusconien.

Umberto Eco. «Philosopher, c’est régler ses comptes avec la mort»

Umberto Eco

© Serge Picard pour PM

Philosophe de formation, sémiologue de conviction, car c’est “la forme moderne de la philosophie”, romancier et essayiste interplanétaire, Umberto Eco est devenu une légende intellectuelle. À l’aise sur tous les sujets, il prouve que la pensée est une activité réjouissante.

Il y a un mystère Eco. Comment cet enfant d’une famille modeste du Piémont, fils d’un comptable issu d’une fratrie de treize enfants et petit-fils d’un typographe, qui a passé la guerre avec sa mère reclus dans les montagnes avant d’être pris en charge par les pères salésiens de l’ordre de Don Bosco et de se consacrer à la pensée de saint Thomas d’Aquin, est devenu, à travers deux polars médiévaux à succès et quelques essais ironiques sur l’esprit du temps, un intellectuel qui parcourt aujourd’hui le monde, tel un mage, de Pékin à São Paulo en passant par Paris, pour délivrer son regard intelligent et amusé sur le triomphe des simulacres, le déclin du livre, la mentalité complotiste… ou Charlie Brown, « moment de la conscience universelle » ?

Pour éclaircir le mystère, nous sommes allés à sa rencontre, au Louvre, où il réunissait un panel d’artistes, d’architectes et d’intellectuels, européens et chinois, dans le cadre de l’Institut Transcultura dont il est le parrain. L’objectif ? Mettre en pratique la gymnastique intellectuelle qui s’impose selon lui si l’on veut parvenir à s’orienter dans le grand choc entre les civilisations qui s’opère devant nous. Ce qu’il appelle le « polylinguisme mental », ou la capacité non pas de parler une langue unique et de se projeter dans l’universel, mais de mesurer les différences, subtiles et décisives, entre les concepts fondamentaux de chaque culture. Après plus d’une heure d’un entretien virevoltant où nous avons abordé toutes les grandes questions qui l’ont occupé, nous nous promenons quelques instants devant la pyramide du Louvre. Devant ce temple de la culture, alors que des touristes le reconnaissent et l’interpellent, en français, en italien ou en anglais, voilà qu’il me livre une clé de réponse. « Vous m’interrogiez sur la manière dont j’étais passé de l’exégèse de la pensée de saint Thomas, sujet de ma thèse à Turin, à la saisie des mutations de l’esprit du temps. Mais saint Thomas ne s’occupait que des mutations contemporaines. C’est grâce à lui que j’ai appris à faire cela. » La Somme théologique, géniale anticipation de Wikipédia ? Il fallait y penser… À peine avait-il prononcé ces mots que la pluie commence à tomber. Nous nous saluons. Je le vois partir muni de son chapeau et de sa canne. Je regrette déjà le temps passé avec cet homme qui est bien plus qu’un intellectuel mondialisé : l’incarnation conjointe de la volubilité italienne et de l’esprit européen. Mais le mystère Eco s’est un peu éclairci. M. L.

Umberto Eco en six dates

  • 1932 Naissance à Alessandria (dans le Piémont, en Italie)
  • 1954 Docteur en philosophie de l’université de Turin avec une thèse sur Le Problème esthétique chez Thomas d’Aquin (PUF)
  • 1956 Assistant à la RAI (la radio-télévision italienne)
  • 1971 Titulaire de la chaire de sémiotique à l’université de Bologne, où il dirigera l’École supérieure de sciences humaines
  • 1980 Publication du Nom de la rose (Grasset)
  • 2011 Leçon inaugurale au Collège de France, « La Quête d’une langue parfaite dans l’histoire de la culture européenne »

Romancier, historien du Moyen Âge, critique de la culture de masse, sémiologue, éditorialiste… vous êtes un intellectuel « polyvalent ». Mais vous avez commencé par la philosophie. Est-ce que ce fut votre première vocation?

Umberto Eco : On veut toujours faire plusieurs choses dans la vie. À 3 ans, je voulais être conducteur de train. Ma vocation est née au lycée où j’ai eu un professeur admirable. J’avais aussi deux amis plus âgés qui faisaient de la philosophie. Ils essayaient de me démontrer à quel point j’étais stupide et cela me remplissait d’orgueil ! Néanmoins, j’ai dû me battre pour pouvoir faire des études de philosophie. Mon père, comptable, venait d’une famille de treize enfants et voulait que je devienne avocat. Pour lui, faire de la philosophie c’était mourir de faim. Il me voyait prendre le train chaque jour à 5 heures du matin pour aller enseigner dans un petit village perdu du Piémont. Mais, finalement, j’ai vaincu ses réticences…

Quels philosophes ont compté pour vous?

Saint Thomas, comme modèle de raisonnement. Il ne reste peut-être rien de ses thèses, mais la façon dont il mettait en ordre les pensées est fantastique. À l’université, deux livres m’ont marqué : l’Essai sur l’entendement humain de Locke et l’Éthique de Spinoza.

Deux branches contraires de la raison moderne, l’empirisme et le rationalisme…

Il ne vous est jamais arrivé de tomber amoureux de deux femmes très différentes ? Ne peut-on apprécier l’art d’un boxeur et celui d’une danseuse ?

Le sport, la bande dessinée, les faits divers, la télévision, vous abordez des domaines extra-philosophiques…

Descartes était géomètre, Pascal physicien, Leibniz bibliothécaire. Les philosophes, avant l’invention de l’Université, étaient des gens qui faisaient un autre métier qu’enseigner l’histoire de la philosophie. J’ai essayé de conserver quelque chose de cette tradition.

« Les licornes font partie de notre ameublement mental »

Qu’est-ce que la sémiotique dont vous vous êtes fait une spécialité?

C’est la forme moderne de la philosophie. La sémiotique est la meilleure façon d’affronter le tournant qui est au cœur de la philosophie au XXe siècle et qu’on a appelé le linguistic turn, le « tournant linguistique ». Pour faire simple : comment j’attribue le signifié « verre » au mot « verre » ? Les philosophes analytiques, dominants dans le monde anglo-saxon, ont essayé de répondre en éliminant le mental, en purifiant la langue, de telle sorte qu’elle ne comporterait plus que des termes qui correspondraient exactement aux objets ou aux situations extérieurs qu’ils désignent. Comme si les mots étaient des étiquettes. La sémiotique affronte différemment le problème. Elle s’intéresse moins à la référence au monde externe qu’à la signification. Prenons une licorne. Pour un philosophe analytique, réfléchir sur les licornes ne présente aucun intérêt : elles n’existent pas ; pour un sémioticien, les licornes sont d’une importance capitale parce qu’elles font partie de notre ameublement mental. Le fait que je puisse penser les licornes, comme le fait que je puisse penser Dieu ou le père Goriot, constitue un aspect fondamental de notre vie mentale, culturelle, morale et éthique qu’on ne peut évacuer. En voulant imiter les sciences dures, la philosophie analytique s’est intéressée à un langage de laboratoire que personne ne parle. Les personnes normales ne se demandent jamais si le roi de France était chauve ou si la neige est blanche… Elles font des discours plus complexes et plus intéressants : elles parlent de choses qui « n’existent » pas.

Sommes-nous enfermés dans le langage comme le pensait Barthes dont vous avez été proche?

J’ai adoré Barthes comme ami et comme auteur. Mais dans son discours au Collège de France, il a affirmé que le langage est fasciste, une grosse bêtise. Ou alors c’est un régime fasciste où il est très facile de faire des révolutions et de prendre le maquis. Le langage n’est pas une cage, c’est une révolution continuelle.

Dans L’Œuvre ouverte, vous opposiez les œuvres d’art classiques, aimantées par l’idée de perfection, dont le mode d’expression et de signification est réglé, aux œuvres modernes, celles de Mallarmé, Joyce ou Kafka, plus ambiguës et passibles d’interprétations infinies…

Je ne me renie pas. Mais s’il y a des interprétations multiples, c’est qu’il y a des faits, événements ou œuvres, qu’on cherche à interpréter. Le fait représente toujours ce que j’appelle « le socle dur de l’être ». Ce n’est pas une affirmation métaphysique. C’est le principe même de la falsification au sens de Karl Popper. On peut croire que notre vie est une suite d’interprétations, mais nous rencontrons parfois des interprétations qui ne marchent pas. J’ai une anecdote à ce sujet. Après une soirée de réveillon chez des amis à Paris, Derrida, chantre de la déconstruction, propose de me raccompagner. Je lui demande de me laisser au carrefour de la Croix-Rouge. Il me laisse au carrefour de la Croix-Rouge. Cela veut bien dire qu’il y a un « signifié transcendantal » et que lui-même le reconnaissait. Derrida n’a jamais nié qu’il y ait des garde-fous à la pluralité des interprétations. Ce sont ses disciples américains qui ont transformé sa pensée en un mythe, qui l’ont « derridarisée ». Il s’y est lui-même confronté. Je me souviens que, lors d’une conférence à Yale, il avait affirmé qu’Untel n’avait pas interprété correctement sa pensée. L’assistance, acquise à sa pensée, s’est révoltée, au nom de l’indétermination du sens.

Vous êtes donc réaliste?

Le réaliste est celui qui soupçonne qu’il y a quelque chose comme le « socle dur de l’être ». Nous ne pourrions essayer de chercher le réel ou de traduire un texte si nous ne soupçonnions pas qu’il y a quelque chose. Il y a un mystère qu’on n’a jamais résolu : les traductions vieillissent. Le Hamlet de Shakespeare reste le même, mais les traductions, il faut les refaire sans cesse. La traduction est une forme d’interprétation et toute interprétation relève d’un contexte historique qui change. Mais sous la traduction, il y a l’œuvre qui traverse les époques. Cela vaut dans tous les arts : musique, sculpture, peinture. Il faut constamment les restaurer, c’est-à-dire les réinterpréter !

Dans La Recherche de la langue parfaite dans la culture européenne [1994], vous aviez défendu Babel contre le mythe d’une langue primitive de l’humanité. Mais n’y a-t-il pas une capacité innée de parler commune à toute l’humanité?

Le langage est une faculté d’adaptation humaine à une situation donnée qui prend en charge les expériences, d’où l’hypothèse épicurienne que le langage est né plusieurs fois et qu’il continue à naître dans des situations différentes, d’où les différents langages. C’est la meilleure solution anthropologique au problème de la naissance du langage. D’après Noam Chomsky, il existe des structures cérébrales communes égales pour tous les langages. De façon intuitive, je serais d’accord, autrement vous ne pouvez pas expliquer pourquoi un enfant, dès sa naissance commence à apprendre un langage. Le seul défaut de Chomsky, c’est qu’il généralise à partir d’une langue, la sienne. Il soutient, par exemple, que dans l’idée de peindre, il y a toujours l’idée de peindre de l’extérieur. I paint my house veut dire que je peins ma maison de l’extérieur. Je lui ai objecté que c’est le cas en Amérique où la majorité vit dans une maison, mais pas en Europe : là on peindra plutôt son appartement, de l’intérieur

Il n’y a donc pas d’universaux communs à toutes les langues?

On a essayé d’en trouver. De nombreuses langues, pour pluraliser, ajoutent un « s ». Ce n’est pas le cas en italien. Un nom singulier en « o » se termine par « i » au pluriel. À cet égard, j’ai eu une étrange expérience avec mon fils. Petit, il réclamait des bonbons, et on lui répondait : « Solamente uno » (« Seulement un »). Mais comme il en voulait plusieurs, il répondait : « Donne-moi unos. » Il avait ajouté un « s » pour pluraliser. Où il avait été chercher ça, mystère… Chaque langue met en forme le monde d’une façon différente, mais il y a certaines nervures de l’Univers que l’on retrouve partout. Selon Louis Hjemslev [1899-1955, linguiste danois], des phénomènes neutres, tels que « il pleut », « il est mort », « ça fait mal », existent aussi bien en russe ou en anglais. Et puis il y a les universaux de l’existence : manger, dormir, se dresser, tomber, up, down. Certaines civilisations mettront la vie éternelle « up », d’autres « down », mais « up » et « down » ne changent pas. Chaque langage s’y adapte. C’est encore une fois ce que j’appelle le « socle dur de l’être ». Il y a une belle image de John Wilkins, inventeur d’un langage artificiel au XVIIe siècle. Dans son livre, Mercury, or the Secret and Swift Messenger [« Mercure, ou le messager discret et rapide »], il dessine un schéma avec un cercle et un personnage autour duquel gravite une quarantaine d’annotations : « up », « down », « off », « in », même si vous ne comprenez pas l’anglais, vous comprenez à quoi elles correspondent. Ce sont les quarante positions d’un corps humain dans l’Univers. Elles constituent le langage universel du corps.

« On pourrait réécrire toute l’éthique à partir du respect du corps », affirmez-vous…

Dans ma correspondance avec le cardinal Martini [1927-2012], celui-ci me demandait s’il était possible de fonder une éthique sans Dieu. Je lui répondais que c’était possible en fondant l’éthique sur le corps. Le corps désire être debout, dormir, manger, boire, etc. Dans la mesure où l’on respecte ses exigences, on a des situations éthiques. On pend quelqu’un par les pieds, on le maintient dans une position horizontale sans lui permettre de se lever, on coupe la langue à quelqu’un sans lui permettre de parler, vous avez quelque chose qui n’est pas éthique. Donc, l’éthique fondamentale est fondée sur les exigences du corps. Si vous suivez cette éthique, vous êtes un parfait chrétien.

Vous avez souligné le paradoxe qui voit la beauté quitter le champ artistique au moment où elle devient une obsession du quotidien…

La modernité a d’abord commencé par identifier la beauté avec l’art. Pour les Grecs, la beauté, c’est le soleil, le monde ; l’art, c’est la façon de bien faire les choses. Les Grecs ne différenciaient pas ce que nous appelons les beaux-arts de l’artisanat, mais nous, modernes, avons identifié l’art et la beauté. Puis, avec les avant-gardes, on a assisté à un divorce entre les deux. Avant, il était possible de tomber amoureux d’une femme d’Ingres, parce qu’elle était belle ; en revanche, on ne tombe pas amoureux d’une femme de Picasso. Après cette séparation, l’art a fait son chemin et le sentiment de la beauté est devenu un gaz à l’état sauvage, qui a échappé aux philosophes et a été pris en charge par les communications de masse. Pourtant, il faudrait continuer à réfléchir sur la beauté même indépendamment de l’art. Car elle permet certaines réponses universelles. Je pense que la meilleure réponse est encore celle de Kant dont l’idée est celle du désintérêt matériel pour quelque chose qu’on contemple avec plaisir. Par exemple, la beauté de Nicole Kidman n’a rien à voir avec l’esthétique parce que vous la désirez, alors que vous ne désirez pas La Joconde. La beauté consiste dans le fait d’éprouver du plaisir en voyant ou en écoutant quelque chose sans vouloir le posséder.

Vous êtes un grand déchiffreur des signes. Comment définissez-vous un signe?

Saint Augustin me suffit. Un signe, c’est quelque chose qui fait venir dans la tête des autres ce qu’il y avait dans la mienne. Cette belle définition n’a rien à voir avec la réalité, elle est vraie, même si le monde n’existe pas.

Dans La Guerre du faux, vous annonciez une civilisation où les simulacres du réel l’emporteraient sur le réel. Avec des techniques comme Photoshop et des moyens de diffusion comme Internet, nos capacités pour falsifier le réel n’ont-elles pas été décuplées?

Certes avec Photoshop, je peux devenir un beau gosse, mais la falsification de l’image a toujours existé. Si nous comparions les femmes de Rubens à ses modèles, peut-être serions-nous déçus ; peut-être que Mona Lisa avait des moustaches ou des boutons. On a toujours fait du Photoshop, seulement maintenant, cette technique est à la disposition de tous. C’est cela qui change.

L’idée d’apocalypse qui constitue l’horizon temporel des contemporains n’est-elle pas le signe d’un retour du Moyen Âge?

Le Moyen Âge n’a jamais eu cette conception de l’Histoire. L’apocalyptisme, ce n’est pas la fin du monde, c’est un moment de tragédie, l’Armageddon avant le Jugement et le Paradis. Privés du secours de la rédemption, nous aurions des raisons d’être plus sceptiques qu’au Moyen Âge. Mais ce n’est pas tant l’idée de catastrophe qui nous hante qu’un doute plus obscur sur le sens de l’histoire. L’histoire trébuche. Nous oscillons en permanence entre de multiples progrès et de multiples pas en arrière. Voilà notre expérience. Marconi à la fin du XIXe siècle invente la télégraphie sans fil. Mais quand l’Internet câblé apparaît, c’est le retour d’une télégraphie avec fil. Et puis avec le Wi-Fi et la téléphonie portable, on bascule dans un réseau déterritorialisé. La télévision avait pris le relais de la radio, voilà que l’iPod marque un retour à la radio. Nous ne savons jamais si le pas que nous faisons est réellement un pas en avant ou un pas en arrière.

« Notre œil a perdu sa fonction d’enregistrement de la réalité »

Vous soutenez que nous ne rêvons plus de révolution mais de déstabilisation permanente…

Regardez le Parti pirate, les Anonymous, WikiLeaks. Même les terroristes aujourd’hui sont des déstabilisateurs et non plus des révolutionnaires.

Vos romans à succès, Le Nom de la Rose ou Le Pendule de Foucault, mettent en récit des questions sur l’hermétisme, l’avenir du livre, la croyance dans la vérité, etc. Comment s’y articule le rapport entre concept et fiction?

Je n’ai jamais rien voulu démontrer dans mes romans, que j’écris pour m’amuser. J’ai toujours pensé que c’étaient deux choses indépendantes, l’une étant la poubelle de l’autre. Mais comme je ne suis pas schizophrénique, il va de soi qu’écrivant une histoire, j’exprime mes idées. En tant que philosophe, il m’était presque impossible de raconter des histoires sans les faire devenir des paraboles. Mais cela se fait malgré moi, sans que je m’en aperçoive. C’est le lecteur, qui est plus intelligent que l’auteur, qui établit le rapport. Après avoir fini Le Pendule de Foucault, je me suis dit, en tant que lecteur : il y a dans le roman de cet imbécile des idées philosophiques intéressantes sur la persistance de l’irrationnel dans un monde fondé sur le principe de rationalité. Le roman est pour moi un lieu d’exploration. Je peux inventer un personnage et ensuite avoir l’idée de faire un traité de psychologie, mais je ne pars pas du traité de psychologie pour faire le personnage.

Vous venez souvent au Louvre lorsque vous êtes à Paris. Qu’est-ce qui vous intéresse dans ce lieu?

Les œuvres ! Mais tout autant l’attitude du public. Le phénomène le plus massif est la photographie qui s’est interposée entre l’œil et les œuvres. Notre œil a perdu sa fonction d’enregistrement de la réalité. Et pas seulement en art. On passe par l’écran pour accréditer la réalité de ce que l’on voit. Pour ma part, j’ai résolu le problème : je ne prends plus de photos. Un jour, j’étais revenu d’un tour des cathédrales d’Île-de-France où j’avais pris un tas de photos. Quand je suis rentré, je me suis retrouvé avec des photos mauvaises et je ne savais pas ce que j’avais vu. J’ai jeté l’appareil et décidé de ne plus jamais prendre de photo, seul moyen de voir les choses et de m’en souvenir. Quand je veux en garder une trace matérielle, j’achète une carte postale. Ce qui m’intrigue aussi au Louvre, ce sont les touristes qui veulent tout voir. Or je persiste à penser qu’on ne devrait aller au musée que pour une seule œuvre. J’avais proposé que le musée se restructure tous les six mois pour travailler autour d’un seul chef-d’œuvre. Tout le reste du musée devait servir de préparation, de documentation, pour arriver à la contemplation de ce chef-d’œuvre. C’est difficile, mais on l’a fait au palais des Beaux-Arts de Bruxelles il y a dix ans, autour de La Vénus d’Urbino du Titien.

Vous, intellectuel européen attaché au projet européen, comment expliquez-vous que l’Europe s’en sorte si mal dans la mondialisation?

L’Europe est menacée par la pluralité des langues, elle doit surmonter ce défaut. Mais ce n’est pas en adoptant une langue unique qu’elle s’en sortira. L’anglais parlé par les Européens ne leur sert pas à mieux se comprendre. Au contraire, il crée de terribles malentendus. L’Europe a la capacité de devenir polyglotte, linguistiquement mais aussi mentalement. Le polylinguisme mental consiste à essayer de comprendre la façon de raisonner des autres cultures. C’est par là que l’Europe peut contribuer à la mondialisation.

Dans De la littérature (2003), vous affirmez qu’une des fonctions principales de la littérature est de nous accoutumer à l’idée de l’irréversible, en est-il de même pour la philosophie?

Je pense que la philosophie est le plus beau moyen de régler ses comptes avec la mort. On est philosophe parce qu’on veut régler ses comptes avec la mort.

Avez-vous réglé vos comptes avec la mort?

Plus ou moins. J’ai certains idéaux. Par exemple, Alfred Jarry : à sa mort, on lui demande s’il a besoin de quelque chose, il répond : « Un cure-dent. » On lui amène et il meurt. Je voudrais mourir comme ça. Hobbes a fait écrire sur sa tombe : « This is the philosopher’s stone » [« Ceci est la pierre philosophale »]. J’ai demandé dans mon testament qu’on grave sur ma tombe la phrase qui termine La Cité du soleil [1602] de Campanella : « — Attends, attends. — Je ne peux pas, je ne peux pas. »
Afficher Les livres d’Umberto Eco

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Commentaires

Lynx  •                                                 Une immense bibliothèque vient de brûler en Italie, la cendre, grise et triste, recouvrira désormais la rose d’un grand écrivain prolifique. Repose en paix, monsieur Eco !

  • eiram  •                                     Adieu Monsieur Eco, que votre dernière demeure soit remplie de « roses ».
  • BOB  •                                         Une rose pour ce grand monsieur
  • marius27  •                                merci pour se que vous avez écrit
  • Serge  •                                       Je salue la mémoire d’un grand écrivain. Paix à ton âme.
  • Martine  •                                  Encore un grand écrivain qui vient de partir
    Condoléance à ses proches
  • Xavier  •                                    Censure immédiate à ceux qui n’adhèrent pas à ses idées.
    L’intégrisme sévit partout même chez certains instruits qui se pensent intelligents.
  • Alexandre LG  •                       L’année 2016 est une véritable hécatombe…
    Eric L  •                                      « Les réseaux sociaux ont donné le droit de parole à des légions d’imbéciles qui, avant, ne parlaient qu’au bar, après un verre de vin et ne causaient aucun tort à la collectivité », a-t-il récemment déclaré, rappelle le quotidien Il Messaggero.
    .. »On les faisait taire tout de suite alors qu’aujourd’hui ils ont le même droit de parole qu’un prix Nobel. C’est l’invasion des imbéciles », avait-il dit.
    Ouf !: yahoo est sauvé, ce n’est pas un réseau social… mais pourtant il ressemble a un immense bistrot en ligne.bertrand  •                              Un grand homme de culture qui disait à propos du journalisme et des médias qu’avec le Net la grande différence est que les imbéciles peuvent interagir avec les nouvelles. On en a sur Yahoo des milliers d ‘exemples au quotidien, hélas.
    Je suis vraiment peiné par sa disparition.

tOad                                                  Permanet, dessin: http://telex.blog.lemonde.fr/2016/02/20/telex20-02-2016/

Paco                                                  Ciao Maestro

Laurence Guillaume                   La mort d’ ‪#‎Umberto Eco‬ fait naitre simultanément un sourire et une érection inattendue chez ‪#‎Sollers‬, au grand étonnement de ‪#‎JuliaKristeva‬, alors que déjà ‪#‎MarcLevy‬ postule au rang de ‪#‎GrandProtagoras‬…. et, en plus arrive un nouveau mot : hommage préposthume Je vous avais dit que « la septième fonction du langage » était un récit joyeux et frais, le voici maintenant hissé au stade du panégéryque

emphatie                                    Un grand érudit qui fait du bien à écouter et à lire,j’aime beaucoup son idée d’interactivité entre le lecteur et l’auteur.Le making of du film Le nom de la rose,les commentaires de J.J.Annaud,leur angoisse à tous les deux et puis la grande réussite de l’interprétation du personnage pal par Sean Connery et tout le reste,super bene! (parler moyen-âgeux).

YANN GUYOMARD                   Même si les derniers romans m’avaient quelque peu déçu, j’attendais impatiemment chacun de ses écrits. Un très grand auteur qui m’a transporté en particulier avec 2 oeuvres que je relis parfois avec grand plaisir : Baudolino passionnant et foisonnant. L’île du jour d’avant, qui est à mon sens un très grand roman historique et un même temps un huis clos d’une rare intelligence . Ses livres tournés autour de la manipulation et des complots sont de parfaits remèdes contre le complotisme.

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