Diego Vélasquez célébré au Grand Palais

Mais qui es-tu, Diego Velázquez ?

Le Point –

« Le peintre des peintres », dixit Manet, arrive au Grand Palais. Avec lui toute l’Espagne, et son cortège d’infantes, d’inquisiteurs et de nains Grand Siècle.

Les visages peints par Vélazquez ont quelque chose d'immémorial.
Les visages peints par Vélazquez ont quelque chose d’immémorial. © Museum of fine arts, Boston – Museo Nacional Del Prado, Valence – Gérard Blot/RMN – Museo Nacional Del Prado – Grand Palais/RMN

Et dire que le musée du Louvre ne possède aucun tableau de Velázquez ! Celui que Manet tenait pour « le peintre des peintres » voit cette omission temporairement réparée avec la première rétrospective d’ampleur offerte au public français par le Grand Palais. Au demeurant, nos écrivains ne l’ont pas ignoré. Mal compris par Mérimée, mais célébré par Théophile Gautier, le maître andalou fut l’un des adjuvants historiques du structuralisme des Sixties, fascinant par ses jeux spéculaires Michel Foucault et Jacques Lacan. Dans Pierrot le Fou, Godard mettra en scène une petite fille lisant une page…

Velazquez à Paris, sans les Ménines…. et alors ?

Comment expliquer que la toile la plus importante et la plus célèbre de l’artiste auquel on consacre une rétrospective – la première en France ! – soit absente ?

On pourrait évoquer plusieurs raisons, toutes parfaitement défendables : l’oeuvre est fragile. Le musée du Prado ne prête pas plus de sept Velazquez pour une même exposition, c’est même écrit dans son règlement interne ou, plus radical, le musée madrilène ne prête pas son chef d’oeuvre, même pour quelques semaines.
Malgré tout, on peut penser que si le Grand Palais avait insisté un peu ….
Alors pourquoi ?

Le fait que les Ménines ne soient pas là n’est pas un problème.

Pour moi, ce serait un problème si elles étaient là
Ceci dit, si vous n’avez pas en projet de vous envoler pour Madrid dans les semaines qui viennent, je vous engage à télécharger l’e-album de l’exposition : « Velazquez en son temps », 3, 99 € c’est moins cher qu’un billet d’avion et vous aurez accès à une version enrichie du catalogue, à une médiathèque connectée et surtout à une exploration visuelle des Ménines.
Les Ménines est un tableau qui a donné lieu a de nombreuses interprétations. Ce module interactif propose quatre lectures différentes du tableau de Velazquez, par Michel Foucault, Jacques Lacan,  Guillaume Kientz, le commissaire de l’exposition et Jonathan Brown, professeur à l’institut des Beaux-Arts de l’Université de New York.

capture de l’e-album de l’exposition Velazquez © – 2015 / RMN Grand Palais

Vous choisissez votre guide et vous découvrez sa vision des Ménines à travers des animations et des points d’interactivité dans le tableau

Les Ménines… en quelques mots

Ce tableau a été peint en 1656. Velazquez est alors le peintre officiel de la cour depuis 1623 et curateur de la collection de peinture du souverain depuis 1640. A ce titre, il supervise la décoration intérieure du palais et est responsable de l’achat de tableaux pour le compte du roi d’Espagne. À partir des années 1650 Vélazquez est réputé en Espagne comme un fin connaisseur des arts. La majorité de la collection du musée du Prado dont des Titien, Raphael, et Rubens a été acquise et regroupée sous sa curatelle. Ce poste ne lui laisse que peu de temps pour la peinture. Ainsi pendant les huit dernières années de sa vie il peint assez peu, surtout des portraits de la famille royale.

Ce tableau dépeint une grande pièce du palais du roi Philippe IV d’Espagne dans laquelle se trouvent plusieurs personnages de la cour. Vélazquez se sert du reflet du couple royal dans le miroir pour faire comprendre ce qu’il est en train de peindre. Les regards des autres personnages, l’infante Marguerite-Thérèse au centre, le peintre (Velazquez lui-même), les dames d’honneurs, Don José Nieto Vélasquez, debout au fond dans l’entrebâillement de la porte, sont tous tournés vers le spectateur qui observe la toile. Ce que peint Vélasquez, le roi et la reine, est donc hors de la toile.

Etrange façon d’appliquer au pied de la lettre, mais en le retournant, le conseil que le vieux Pacheco avait donné, parait-il, à son élève, lorsqu’il travaillait dans l’atelier de Séville : « l’image doit sortir du cadre » – Michel Foucault

Pour les spécialistes, Les Ménines sont l’aboutissement du style pictural de Vélazquez. Il simplifie encore sa technique, privilégiant le réalisme visuel sur les effets du dessin.

La peinture fait partie de la collection du musée Prado depuis sa création en 1819.

Exposition Velázquez du 25 mars au 13 juillet 2015 dans les Galeries Nationales du Grand Palais

Vélasquez peint d’abord des énigmes

LE MONDE Philippe Dagen

"Vénus au miroir" (1647-1651), de Diego Vélasquez.

Diego Vélasquez (1599-1660) est l’un des artistes les plus illustres de l’histoire de l’art occidental et Les Ménines, qu’il a peint en 1656, l’un des quatre ou cinq tableaux universels qu’il est impossible de ne pas connaître. Cette gloire immense a deux conséquences. L’une est qu’il est très difficile de lui consacrer une exposition substantielle, car les collections publiques et privées qui ont le privilège de conserver ses œuvres font plus que rechigner à les prêter.

A vrai dire, cette exposition-là existe mais ne voyage pas : elle se tient tous les jours au Musée du Prado, à Madrid, où sont Les Ménines, qui n’en bougent pas. L’admirable Reddition de Breda, qui est l’un des tableaux d’histoire les plus subtils et les plus humains qui aient jamais été peints, ne se déplace pas davantage, ni Les Fileuses, ni certains grands portraits royaux.

De ce point de vue, l’exposition qui se tient au Grand Palais après avoir occupé le Kunsthistorisches Museum de Vienne dans une version plus réduite est l’une des moins incomplètes que l’on puisse obtenir, et ceci est d’autant plus méritoire que les collections françaises sont très pauvres en Vélasquez, si démunies que l’on en est réduit à espérer que le nettoyage et la restauration du Philippe IV en tenue de chasse du Musée de Castres permettent d’en soutenir bientôt l’attribution à Vélasquez plutôt qu’à son atelier.

Pas que des tableaux de VélasquezQue soient à Paris la Vénus au miroir de la National Gallery de Londres – l’un des nus les plus commentés…

PHOTOS. Diego Velázquez au Grand Palais : le géant espagnol a enfin sa rétrospective à Paris

ART – Le maître de l’âge d’or espagnol, celui du XVIIe siècle, a enfin sa grande rétrospective à Paris. Diego Velázquez, consacré par Manet « peintre des peintres », débarque au Grand Palais avec des toiles racontant aussi bien les tavernes sévillanes que la cour madrilène du roi Philippe IV.

L’exposition, qui ouvre ses portes mercredi 25 mars, est exceptionnelle de par la rareté des tableaux réunis. Se lancer dans une rétrospective de l’œuvre de Velázquez n’est pas une mince affaire tant ses chefs d’œuvre -concentrés au musée du Prado qui refuse de prêter plus de sept toiles simultanément- sont convoités

Guillaume Kientz, commissaire de l’exposition, a voulu présenter un panorama complet du peintre, depuis ses débuts à Séville jusqu’à ses dernières années et l’influence que son art exerce sur ses contemporains. De La Forge de Vulcain à La Tunique de Joseph, les visiteurs pourront savourer plusieurs dizaines de toiles du maître, entre naturalisme et caravagisme.

Si Velázquez a peu peint, ses tableaux laissent généralement une trace indélébile. « Trop vrai »: c’est ainsi que le pape Innocent X aurait qualifié son célèbre portrait. Plus près de nous, il n’a pas manqué d’admirateurs comme Francisco de Goya, Eugène Delacroix, Francis Bacon et Pablo Picasso.

Peintre du roi à Madrid, il aura immortalisé nains ou bouffons, et à l’instar de leur liberté de ton, se sera livré à des expérimentations impensables avec l’image des souverains espagnols, renouvelant l’art du portrait.

« Velázquez va régénérer le genre, marqué en Espagne par une tradition glacée, rigide », explique Kientz à l’AFP. « Ses portraits sont extraordinairement vivants et expriment la vérité des personnages. »

Seule ombre au tableau de la rétrospective du Grand Palais, l’absence des célèbres Ménines. Au delà de la fragilité d’une des oeuvres les plus fascinantes de la peinture occidentale, elles sont « un monument de l’art, un monument de l’Histoire, un monument espagnol et les monuments, on va à eux, on ne les déplace pas », écrit Guillaume Kientz.

Velázquez, du 25 mars au 13 juillet au Grand Palais

  • La toilette de Venus (1647-1651)
    © The National Gallery     23 x 177 cm, Huile sur toile, The National Gallery
  • Portrait de Pablo de Valladolid (vers 1635)
    Museo Nacional del Prado
  • La tunique de Joseph (vers 1630)
    Real Monasterio del Escorial             213,5 x 284 cm, Huile sur toile,
  • Balthasar Carlos et son nain (vers 1631)
    © Museum of Fine Arts, Boston   128 x 102 cm, Huile sur toile, Museum of Fine Arts, Boston
  • Portrait du pape Innocent X (1650)
    © Amministrazione Doria Pamphilj srl   140 x 200, Huile sur toile, Rome, Galleria Doria Pamphilj
  • Un cheval blanc (vers 1650)
    © Patrimonio Nacional                   310 x 245 cm, Huile sur toile, Palacio Real (Patrimonio Nacional), Madrid
  • Autoportrait (vers 1650)
    © Museo de Bellas Artes, Valence      45 x 38 cm, Huile sur toile, Museo de Bellas Artes, Valence

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Velázquez, génie du Siècle d’or, au Grand Palais

Diego Velazquez, à gauche "La tunique de Joseph", vers 1630, Madrid, Escorial, à droite "Portrait de l'infant Baltasar Carlos", 1631, Museum of Fine Arts Boston

Diego Velazquez, à gauche « La tunique de Joseph », vers 1630, Madrid, Escorial, à droite « Portrait de l’infant Baltasar Carlos », 1631, Museum of Fine Arts Boston

© A gauche, Patrimonio Nacional – A droite, Museum of Fine Arts, Boston

Diego Velázquez n’avait jamais eu de grande exposition en France. Le Grand Palais présente une cinquantaine de ses tableaux, un exploit puisque presque la moitié des œuvres connues et préservées de l’artiste sont rassemblées à Paris pendant quatre mois. Une occasion unique pour découvrir toutes les facettes d’un des plus grands peintres du Siècle d’or espagnol (du 25 mars au 13 juillet).

« Les Ménines », sont restées au Prado. L’œuvre la plus connue de Diego Velásquez (1599-1660), sorte de point d’orgue de sa carrière, que Picasso a abondamment réinterprétée, est un monument, explique le commissaire de l’exposition Guillaume Kientz. Et on ne déplace pas un monument, dit-il.

Mais de celui qu’Edouard Manet considérait comme « le peintre des peintres », on peut voir au Grand Palais des tableaux représentatifs de toute sa carrière, des premières « Immaculées conceptions » au portrait de l’infante Marguerite à la somptueuse robe de velours bleu, ou au célèbre « Pape Innocent X », en rouge et dentelles blanches, au regard qui nous transperce et qui a inspiré Francis Bacon.

La cinquantaine d’œuvres exposées n’ont pas été faciles à obtenir : le musée du Prado, qui possède le plus grand nombre de Velázquez (49 toiles), n’en prête pas plus de sept à la fois. Il a fallu négocier avec les institutions qui conservent des tableaux du peintre, proposer des échanges.

Diego Velásquez, "La Mulata", 1617-1618, Chicago, The Art Institute
Diego Velásquez, « La Mulata », 1617-1618, Chicago, The Art Institute © The Art Institute, Chicago

Apprentissage à Séville

Les œuvres du maître sont accompagnées d’artistes de son temps, ses aînés et ceux qui l’ont suivi, même s’il n’a pas véritablement fait école. On découvrira en particulier Juan Bautista Martinez del Mazo, élève puis gendre de Velásquez qui est toujours resté dans son ombre.

Diego Rodríguez de Silva y Velázquez est né en 1599 à Séville, une ville alors importante, la plus peuplée d’Espagne, dans une famille de la petite noblesse. Il a douze ans quand son père le confie au peintre Francisco Pacheco, chez qui il effectue six ans d’apprentissage. Son maître, qui deviendra son beau-père, est impressionné par le talent du jeune homme et fera tout pour l’aider dans sa carrière. En 1617, il a à peine 18 ans, Velázquez devient officiellement peintre et peut ouvrir un atelier où il le souhaite en Espagne.

Les années de formation sont évoquées par des œuvres de son professeur et d’autres artistes qui travaillaient à Séville à l’époque. Si les premières toiles de Velásquez sont encore imparfaites, notamment en ce qui concerne l’espace dans lequel ses figures s’insèrent, il montre déjà beaucoup de virtuosité. Il peint à l’époque deux toiles sur le thème de l’Immaculée conception, dont les volumes font écho aux sculptures de Juan Martínez Montañés, avec qui Pacheco collaborait.

Diego Velásquez, "L'Apôtre saint Thomas", 1619-1620, Orléans, Musée des Beaux-Arts
Diego Velásquez, « L’Apôtre saint Thomas », 1619-1620, Orléans, Musée des Beaux-Arts © RMN-Grand Palais / Droits réservés

Le maître du « bodegón »

A ses débuts à Séville, l’art de Velásquez se caractérise par son naturalisme. Il excelle dans le genre du « bodegón », populaire en Espagne au début du XVIIe siècle, qui met en scène des gens du peuple dans des auberges et tavernes sombres, peignant des personnages à la force et à la présence frappante et se distinguant dans la représentation des objets.

Mais le peintre a d’autres ambitions et, encouragé par Pacheco, il se rend à Madrid. Si la première fois en 1622 il ne réussit pas à voir le roi, il rencontre l’entourage du souverain et fait des portraits, dont celui du poète Luis de Góngora. C’est là qu’il découvre véritablement le caravagisme même s’il avait pu être en contact avec le courant venu d’Italie plus tôt, en voyant des œuvres de Jusepe de Ribera. L’exposition confronte des apôtres peints par les deux artistes, dont le saisissant Saint Thomas de Velásquez, un des rares tableaux du peintre présents dans les collections françaises (à Orléans).

Diego Velásquez, "Portrait de l'infante Marguerite en bleu", vers 1659, Kunsthistorisches Museum, Vienne
Diego Velásquez, « Portrait de l’infante Marguerite en bleu », vers 1659, Kunsthistorisches Museum, Vienne © Kunsthistorisches Museum, Vienne

Peintre du roi Philippe IV

En 1923, Velásquez est rappelé à Madrid pour faire un portrait du jeune Philippe IV, âgé de 18 ans. Le portrait plaît et il est nommé peintre du roi. Alors que le portrait officiel dans l’Espagne de l’époque est froid et austère, le nouveau peintre de la cour doit modérer son naturalisme. Les visages de ses sujets garderont toutefois toujours leur vivacité et leur vérité. Du son portrait par Velázquez, en 1650, le pape Innocent X aurait d’ailleurs dit qu’il était « trop vrai » (troppo vero).

L’artiste va faire beaucoup de portraits de la famille royale, d’abord de l’infant Baltasar Carlos, né en 1629, comme ce surprenant tableau de 1631 où les traits de bébé contrastent avec la pose hiératique et l’habit d’apparat que le fils aîné du roi porte déjà, à côté d’un nain qui emporte, avec son hochet, l’insouciance de l’enfance.

Entretemps, en 1630, Velásquez a été autorisé par le roi à faire un voyage en Italie, où, de Venise à Rome, il découvre l’Antique et les grands peintres. Sa palette s’éclaircit et son trait s’adoucit, il abandonne le clair-obscur, travaille le paysage et se met à la peinture d’histoire, représentant des scènes profanes comme « La Forge de Vulcain » (vers 1630) ou sacrées comme l’épisode de l’Ancien testament où les frères de Joseph montrent à Jacob une tunique ensanglantée pour lui faire croire que Joseph est mort (« La Tunique de Joseph », vers 1630)

Diego Velazquez, Vénus au miroir, vers 1647-1651, Londres, The National Gallery
Diego Velazquez, Vénus au miroir, vers 1647-1651, Londres, The National Gallery © The National Gallery

La « Toilette de Vénus », un nu rare en Espagne

Ses figures mythologiques ou religieuses ressemblent toujours à des portraits et sont criants de vérité, comme la magnifique « Sainte Rufine » (1629-1632) ou son « Démocrite » qui était à l’origine un portrait de buveur.

Velázquez poursuit ses portraits du roi et du futur roi, qu’il voit grandir. La dernière image qu’on a de Baltasar Carlos, d’une grande douceur, est peinte par son élève et gendre Juan Bautista del Mazo. Car l’infant meurt à 17 ans, laissant Philippe IV sans héritier.

Le maître semble se plaire à peindre aussi des personnages moins importants, des bouffons ou des artistes, qu’il peut représenter de façon plus libre.

La National Gallery de Londres a prêté sa très belle « Toilette de Vénus » (1647-1651), un nu rare : le genre était quasiment absent de la peinture dans l’austère Espagne et Velásquez en a peint très peu. Echo aux Vénus italiennes, elle pourrait avoir été inspirée par une sculpture romaine qu’il avait remarquée lors de son deuxième voyage en Italie et qui est exposée à ses côtés (« Hermaphrodite endormi »).

Attribué à Juan Bautista Martinez del Mazo, "L'infante Marie-Marguerite", vers 1654, Musée du Louvre
Attribué à Juan Bautista Martinez del Mazo, « L’infante Marie-Marguerite », vers 1654, Musée du Louvre © Rmn-Grand Palais (musée du Louvre) / Gérard Blot

De nouvelles attributions

Quand Velásquez rentre à Madrid, Philippe IV s’est remarié avec sa propre nièce, après le décès de la reine Elisabeth. Avec elle, il a de nouveaux enfants, Felipe Prospero, héritier du trône à la santé fragile, et la jolie infante Marguerite au regard triste, que Velásquez et Juan Bautista Martinez del Mazo peignent dans des robes monumentales.

Une section entière est d’ailleurs consacrée à Martínez del Mazo, que Guillaume Kientz voulait mettre en avant à l’occasion de cette rétrospective. Il se distingue de son maître par des couleurs plus claires, des traits plus doux. « Les Petits Cavaliers » du Louvre, que Manet aimait beaucoup, ont été attribués à Martínez del Mazo, alors qu’on les pensait de la main de Velásquez. Le portrait d’une femme inconnue du Louvre aussi.

Le grand musée parisien ne possède finalement aucun Velásquez, puisque les six œuvres tournant autour de lui ont été attribuées à son atelier ou à son gendre. Raison de plus pour se précipiter au Grand Palais.

Velásquez au Grand Palais, entrée square Jean Perrin, Paris 8e
Tous les jours sauf mardi
Dimanche et lundi : 10h-20h
Du mercredi au samedi : 10h-22h
Tarifs : 13€ / 9€
Du 25 mars au 13 juillet

Du Prado au Grand-Palais, les secrets de la salle Velázquez

Manet, Picasso, la reine d’Angleterre… Ils se sont succédé à Madrid devant les chefs-d’œuvre de Velázquez, qui arrivent au Grand-Palais, à Paris.

Les Ménines de Velázquez ont assisté à des scènes et des rencontres surprenantes au Prado, à Madrid. (MUSEE DU PRADO) Les Ménines de Velázquez ont assisté à des scènes et des rencontres surprenantes au Prado, à Madrid. (MUSEE DU PRADO)

Quand il entre dans la salle des « Ménines » au Musée du Prado en ce jour d’octobre 1954, Federico Sanchez a un moment d’hésitation. Entre deux rendez-vous clandestins, ce militant du Parti communiste d’Espagne (interdit sous le franquisme) a l’habitude de venir au Prado. Il le connaît bien : lorsqu’il était enfant, l’appartement familial se trouvait à deux pas.

Cette fois, il est intrigué par la présence de deux visiteurs qui sont plantés face au tableau. Des flics ? L’homme de l’ombre est vite rassuré. Les inconnus ont les yeux rivés sur le chef-d’œuvre. Le plus grand, 1,90 mètre, les cheveux embroussaillés, s’adresse à son voisin « d’une voix grave, fiévreuse, rocailleuse ». Percevant la présence de Federico Sanchez, il se retourne vers lui :

J’ai eu l’impression qu’il allait parler, m’adresser la parole. Mais non, il a hoché la tête, a repris son monologue à voix plus basse, bientôt indistincte. »

Quand Federico Sanchez quitte la salle, l’inconnu tourne à nouveau la tête vers lui, comme « pour observer son départ ». Il n’oubliera jamais ce visage.

Jorge Semprún reçoit Elisabeth II

Deux ans plus tard, Federico Sanchez découvre une photographie publiée à l’occasion d’une rétrospective consacrée à Nicolas de Staël : le peintre pose dans son atelier, devant un mur blanc encombré de toiles. Federico Sanchez n’a aucun doute : l’inconnu du Prado, c’était lui. Il ne pourra jamais lui parler. L’artiste s’est suicidé en mars 1955.

Velázquez, l’astre du Siècle d’Or

FIGAROVOX/ART – À l’occasion de l’exposition du Grand Palais dédiée à l’oeuvre de Velázquez -la première en France-, le Figaro Hors-série s’est penché sur la virtuosité du peintre andalou. L’éditorial de Michel de Jaeghere


Michel De Jaeghere est journaliste et écrivain. Il dirige le Figaro Hors-Série et le Figaro Histoire. Son dernier livre, Les derniers jours. La fin de l’empire romain d’Occident , une enquête sur la chute de l’Empire romain, est paru aux éditions Les Belles Lettres en octobre 2014.


Alors, apparut Velázquez. Au terme de longs siècles d’occupation étrangère, l’Espagne avait reconquis sa liberté par le fer. Elle avait fait son unité politique par le mariage de ses souverains, son unité spirituelle au forceps de l’Inquisition. Ses vaisseaux avaient dominé les mers lointaines, tandis que ses conquistadores lui assujettissaient un nouveau continent. Elle avait imposé sa domination au concert des nations européennes et arrêté le Turc à Lépante (1571). Comme le souligne cependant Elie Faure, elle n’avait encore ni architecture, ni littérature, ni beaux-arts qui lui soient véritablement propres: ses romanceros tenaient du balbutiement; Charles Quint avait fait décorer ses palais par Titien; Philippe II avait fait venir d’Italie les artistes chargés d’embellir l’Escurial. Occupée à son expansion, à ses conquêtes, elle ne s’était pas donné les moyens de son rayonnement.

Soudain, elle doit marquer le pas. La Réforme met en péril sa domination sur les Pays-Bas. L’Invincible Armada est dispersée par la tempête (1588). L’unité du royaume est elle-même remise en question par une succession de soulèvements. C’est alors qu’apparaît un art proprement espagnol: en ces premières décennies du XVIIe siècle, Lope de Vega, Tirso de Molina, Cervantès, Calderón font surgir dans les lettres leur miraculeuse floraison. Comme si, au moment même où ses bandes de soldats aux «yeux brillants sous les casques» devaient renoncer à parcourir victorieusement l’Europe, leur chapelet au poing, ce peuple avait senti la nécessité de «chercher la flamme obscure» qui avait «gouverné [sa] croissance, et la faire éclater au jour» (Velázquez, Equateurs, 2015). Cervantès avait perdu un bras à Lépante; Lope de Vega avait réchappé par miracle du naufrage des galions envoyés à la conquête de l’Angleterre; Calderón fut blessé en participant, comme soldat, à la guerre menée par Philippe IV aux insurgés catalans. Ils donneraient à l’automne de la puissance espagnole la splendeur d’un printemps.

Le Habsbourg au regard mélancolique qui régnait à Madrid avait été, à ses débuts, surnommé le «Roi-Planète», en considération de l’étendue des terres soumises à son gouvernement. Il dut mener une guerre de dix ans pour arracher la Catalogne à l’occupation française et perdit le Portugal au profit des Bragance tandis que ses armées échouaient devant le Grand Condé à Rocroi, dans les Ardennes. Au terme de la succession de catastrophes qui ponctuèrent son règne, Philippe IV aurait pourtant plus contribué à la gloire de son pays qu’aucun de ses prédécesseurs, peut-être: en donnant à la peinture espagnole un éclat jamais vu par la protection accordée, tout au long de sa carrière, à Diego Velázquez.

En dépit du mythe romantique, le génie ne naît pas dans le désert. Celui de Velázquez se nourrit des leçons reçues dans le sage atelier et le cercle lettré de son futur beau-père, de la fréquentation des chefs-d’œuvre italiens et flamands réunis dans les collections royales, de la méditation des maîtres admirés au cours de ses deux escapades italiennes. Ses tableaux appliquent à la perfection les règles de composition définies par Alberti à la Renaissance; ses clairs-obscurs, ses jeux de lumière et de ténèbres ont assimilé les techniques des caravagesques; ses couleurs doivent leur vibration, leurs miroitements de gris et de rose, de vert, d’orange et d’or, à la leçon de Titien et de Véronèse. Mais ce qui lui appartient en propre, c’est d’avoir conjugué cette appropriation, cet héritage, avec la recherche d’une vérité qui sublime tous les savoir-faire. De les avoir mariés avec le spectacle de la rue sévillane, les saveurs d’une ville où l’odeur des épices se conjugue au parfum entêtant du jasmin, et où s’entrecroisaient alors soldats et marins à la recherche d’un embarquement, pícaros en quête d’un mauvais coup et pénitents de la semaine sainte enveloppant de volutes d’encens, de fleurs et de prières les statues de leurs saints.

Ce qui rend sa peinture unique et lui fait surplomber le siècle va pourtant encore au-delà de ce mariage réussi de la vie, du métier et de la tradition. Porte du Nouveau Monde, la nouvelle Babylone avait offert à ses jeunes années un décor plein de couleurs et de lumière. Elle lui avait fourni les personnages de ses bodegones: piliers de tavernes, porteurs d’eau, musiciens ambulants. La faveur de Philippe IV, qui avait fait de lui son peintre officiel avant même que son talent ait été reconnu par ses pairs, lui donna l’occasion d’exceller dans le portrait de cour, comme dans la peinture d’histoire. L’école de l’Italie l’ouvrit à l’histoire sainte et à la mythologie.

Ce qu’il ne doit qu’à lui, c’est d’avoir transfiguré ces disciplines pour atteindre à une réalité supérieure. Ses scènes de rues répudient la théâtralité du Caravage, aussi bien que la tentation du pittoresque. Elles magnifient, par leur sobriété et par leur retenue, l’éminente dignité des pauvres. Ses portraits de cour dénotent par leur franchise. Ils laissent entrevoir la fatigue, le vieillissement, les déceptions. Réalisé après une unique séance de pose, son Innocent X révèle sans précautions le caractère tortueux et l’âpreté du pape («Troppo vero!» aurait protesté le modèle). Ses nains et ses bouffons échappent à leur condition de bêtes curieuses pour proclamer, dans leur difformité, leur humanité singulière. Son Christ à la mèche associe la beauté d’un dieu grec à la déréliction du supplicié pour exalter la double nature du Rédempteur. Sa Reddition de Breda s’affranchit des conventions qui régissent la représentation des victoires: elle célèbre la noblesse du vaincu en même temps que la magnanimité du vainqueur.

Velázquez ne s’est pas placé par hasard, ou par vaine prétention, au centre de ses Ménines. En associant dans un énigmatique épisode de la vie de cour tous les genres où il avait fait voir son excellence -le portrait, le tableau d’histoire, la scène de genre, et jusqu’au portrait royal esquissé sur le miroir du fond-, en s’y représentant dans l’exercice de son métier de peintre, il manifestait ce qui avait fait la force de son génie créateur: d’avoir su prendre appui sur la contrainte de la commande pour exprimer la souveraineté de sa vision du monde et percer quelques-uns des mystères de la condition humaine au cœur même du ballet des grandeurs d’établissement.

L’expédition Vélasquez

LE MONDE CULTURE ET IDEES Sandrine Morel (Madrid, correspondance)

Accrochage de l’exposition Vélasquez au Grand Palais, à Paris, le 16 mars. Au mur  : «Autoportrait » (vers 1640), prêté par le Musée des beaux-arts de Valence.

Blindés, ignifugés et escortés, les convois sont arrivés au Grand Palais tout au long des dernières semaines, en provenance de toute l’Europe et des Etats-Unis. L’exposition Vélasquez, qui s’y tient du 25 mars au 13 juillet, est parvenue à réunir 51 peintures attribuées au génie espagnol. Il s’agit presque d’un exploit, tant sont grandes les difficultés de l’entreprise pour un pays comme la France, dépourvue d’œuvres de Diego Vélasquez (1599-1660).

Le Louvre n’a qu’une peinture, mineure, de l’artiste du Siècle d’or espagnol : le Portrait de Philippe IV en chasseur, déposée au Musée Goya de Castres. Et seulement deux autres Vélasquez se trouvent dans l’Hexagone, Saint Thomas, au Musée des beaux-arts d’Orléans, et Démocrite, au Musée des beaux-arts de Rouen. La raison tient à l’histoire. Celle du peintre, celle des relations franco-espagnoles, ou encore celle de la critique artistique.

« Durant les XVIIe et XVIIIe siècles, Vélasquez ne fut connu et apprécié qu’en Espagne, souligne Javier Portus, conservateur au Musée du Prado à Madrid et spécialiste de la peinture espagnole du XVIIsiècle. La connaissance et le goût pour cet artiste à l’étranger ne furent possibles qu’à partir du XIXsiècle, quand ouvrit le Musée du Prado et que son œuvre fut plus largement diffusée, et quand certains courants esthétiques revendiquèrent les mêmes valeurs naturalistes et anti­classiques que ce que défendait Vélasquez. »

C’est alors que se produisit le premier exode des tableaux…

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 luc lambert                                             Oui, on peut toujours citer une bonne dizaine d’œuvres qui qui se classent dans les cinq meilleures, mais je ne suis pas sûr que mon commentaire se situe parmi ceux qui retiendront l’attention des amateurs enthousiasmés par Velázquez, dont je suis.

 P E SANTAMARIA                                   Aucun miroir aurait «  »reflété » ainsi la Vénus de Diego ! Mais on lui pardonne.

B. A-T                                                                  Les Ménines parmi quatre ou cinq chefs d’œuvre universels de la peinture? Qui comptez-vous parmi cette jet-set? car on peut tous faire un compte différent. Et quitte à tenter l’exercice absurde, amusons-nous : Joconde + Ronde de nuit + Demoiselles d’Avignon + La naissance de Vénus?

la mariée mise à nu                                       pour les Menines, il n’y a pas photo si on peut dire !la complexité du tableau , sa mise en scène n’ont pas d’égales parmi celles de ceux que vous citez ; relisez foucault ou d’autres ; pour la Joconde, c’est une icône qui n’a pas toujours été ainsi . Evidemment, on peut mettre dans sa liste tel Caravaggio ou Artemisia ( leurs Judiths ) ou un Turner , mais comme disait Manet Velasquez est un peintre pour les peintres

Gérald                                                                           « Comment faire une grande exposition quand on n’a rien à montrer » ? Il suffit de demander aux Français !…

andre larat                                                                   C’est vrai, excellent article, merci car j’ai beaucoup appris. J’ai eu l’occasion de voir « Les Ménines » il y’a une trentaine d’années ; il y avait un peu trop de monde et surtout, personne pour m’aider à comprendre, à apprendre. En revanche, à l’occasion de cette même visite au Prado, j’ai pu rester quasiment seul devant « el dos y el tres del mayo » pendant une quart d’heure. Et là, je vous prie de croire que vous saisissez pourquoi l’aventure napoléonienne demeure une plaie à vif en Espagne.

jerome jacob                                                                 Un article très intéressant sur les coulisses d’une exposition ambitieuse.

Oblomov76                                                                     Très bon article, merci!

papief long & incomplet                                           Il s’agit en fait d’une exposition « tournante », non ? Je l’ai vue à Noël à Vienne.

dominique                                                                    pas tout à fait, il ya plus de tableaux à Paris qu’à vienne, mais il ya surement des tableaux qui ont fait les deux

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